Notre lettre 1253 publiée le 19 août 2025
LE PERE CONGAR
QUI DECLARE QUE LE CONCILE VATICAN II
AURAIT BENEFICIE D'UNE VISITE DE L'ESPRIT-SAINT
UNE SORTE DE NOUVELLE PENTECOTE...
ET SI L'ON FAISAIT MAINTENANT
UN BILAN HONNETE DE CET EVENEMENT ?
UNE CHRONIQUE
DE PHILIPPE DE LABRIOLLE

Le dominicain Georges Yves Marie Congar, en religion Marie Joseph Congar, est né en 1904 à Sedan, et mort à Paris en 1995. La connaissance de ce personnage sulfureux, jugulé sous Pie XII, puis réhabilité par Jean XXIII, et enfin expert au concile Vatican II sous Paul VI, est-elle encore instructive ? Oui, car il s’agit d’un des suppôts les plus retors du dernier Concile, et d’une dialectique d’autant plus affûtée qu’une nomination cardinalice en 1994, par Jean Paul II, in articulo mortis, cherchait à l’honorer pour ses funestes services.
Le Père Congar est l’un des rares acteurs conciliaires qui en glorifie l’action. Le plus fameux des inspirateurs du pape Paul VI, le philosophe Jacques Maritain, avait pris fort nettement ses distances en écrivant, dès 1965, au terme du concile, « le Paysan de la Garonne ». Le mentor d’hier disait clairement qu’il désavouait le fatras conciliaire et ses suites immédiates, d’ores et déjà navrantes.
On prête au Cardinal belge Suenens, prêt largement cautionné, d’avoir déclaré « Vatican II, c’est 1989 dans l’Église », métaphore justifiant tous les rejets, et donc les réserves du dominicain Congar. Suenens ignorait-il que, du 14 juillet 1789 au 18 Brumaire qui clôt la gabegie hexagonale, le 7 novembre 1799 de notre calendrier, il n’aura pas fallu beaucoup plus de dix ans pour que qu’un ordre relatif soit rétabli. Congar fait néanmoins du Concile, rejoint en cela par le général De Gaulle, le plus grand évènement du XXe siècle. Plût au Ciel que le gâchis conciliaire n’ait duré qu’une décennie !
Dans un livre intitulé « le Concile de Vatican II », le Père Congar réunit en douze chapitres un concentré de ses travaux sur le sujet. Une première édition est confiée aux éditions Beauchesne en 1984 ; une réédition est assurée pas le Cerf en 2022 (1). Sous le titre « Regards à l’occasion du 20e anniversaire (de l’annonce par Jean XXIII, le 25/01/59) », le chapitre 4 de ce précieux volume reprend le texte d’une conférence donnée à Fribourg le 23 janvier 1979. On y apprend bien des choses utiles. C’est un expert qui nous conduit. Commençons par cette déclaration du pape qui aurait déclaré le 8 Août 1959: « (…) Lorsque Nous aurons accompli cette formidable tâche, en éliminant ce qui, sur le plan humain, pouvait faire obstacle à une progression plus rapide, Nous présenterons l’Église dans toute sa splendeur, sine macula et sine ruga et Nous dirons à tous les autres qui se sont séparés de nous, orthodoxes, protestants, etc (sic) : Voyez, frères, c’est là l’Église du Christ. Nous nous sommes efforcés de lui être fidèles (…) Venez, venez ; voici que le chemin est ouvert pour la rencontre, pour le retour ; venez prendre ou reprendre votre place... »
Ce toilettage sacré, destiné dans ces lignes à lever toute prévention (hier compréhensible, demain sans objet) à l’encontre de l’unité, devait être porté à la connaissance des autres confessions religieuses, grâce notamment à des « observateurs » extérieurs à l’Église.
Le Père Congar découpe son propos en quatre parties : 1) Le fait « concile » ; 2) œcuménique, en quel sens et de quelle façon : 3) Concile « pastoral » ; 4) L’après-concile.
1) Le fait qu’il y ait eu un concile : Vatican I (1869/1870) avait été interrompu par la guerre franco-prussienne. Nonobstant la primauté de Pierre et l’infaillibilité reconnue à la hâte, les multiples encycliques papales ont montré, depuis près d’un siècle, un chemin de Salut. Que l’homme moderne refuse de se l’approprier en l’état n’est pas censé dévoiler sa nuque raide. Tout au contraire, c’est la « communication » de l’Église d’hier qui a échoué. D’où le « non nova sed nove », comme si quelque formulation nouvelle, sans altération sémantique, allait suffire, demain, à contenter l’adversaire d’hier. Tel est le premier contre-pied infligé par les novateurs à l’Église d’hier. Si l’Église échoue, c’est de son fait.
Autre vertu conciliaire : faire de l’épiscopat dispersé un épiscopat assemblé. « Chacun est élevé par les autres au-delà de ce qu’il est tout seul » ; « un concile est fait de pasteurs ; il est une réalité d’Église, une célébration, un moment de la conduite de Dieu sur son peuple ; l’Esprit-Saint y opère et fait, de cette communication sociologique, une communion, une unanimité relevant de la Cité de Dieu ». C’est, selon Congar, une nouvelle Pentecôte. Le Père Wiltgen, dans son compte rendu journalistique du Concile, traduit en français en 1973 (2) en a décrit, pour sa part, le bruit et la fureur.
2) Œcuménique : Et tout d’abord par le nombre. « Vatican I avait réuni 744 Pères, sans aucun évêque noir (sic) ; (…) Vatican II, plus de 2900 Pères, dont plus d’une centaine d’évêque noirs (re-sic) ». « Pour la première fois dans l’Histoire, tous les peuples de la terre et toutes les traditions de l’Église ont pu se faire entendre au concile Vatican II ». Prolongeant durablement ce contexte d’emphase et d’hyperbole, on sait que le pape Paul VI s’autorisera, dans sa lettre du 29 juin 1975 adressée à Mgr Lefebvre, à déclarer « qu’à certains égards, Vatican II est plus important que le concile de Nicée » ; « parole pas très heureuse », note Congar « dont les critiques de Paul VI et de Vatican II ont outrageusement abusé…." Vatican II a été voulu comme un concile de réforme. Un appel d’une tradition moins profonde à une tradition plus profonde, un reculement de tradition, un dépassement en profondeur, une recherche à des sources plus profondes ». « Un des traits les plus décisifs est d’avoir, par dessus un certain Moyen Age, la Contre-Réforme et la restauration antimoderne du XIXe siècle, renoué avec des inspirations de l’Église indivise. « (…) Du vote du 20 novembre 1962 refusant le schéma dit des deux sources sur Écriture et Tradition, date la fin de la Contre Réforme. C’est à ce trait que Vatican II doit sa plus grande valeur d’œcuménisme. ». Voilà qui est fort clair, foi d’expert : L’œcuménisme requiert l’abandon d’un millénaire de Tradition catholique.
3) un Concile « pastoral ». Congar se réfère au discours d’ouverture du 11 octobre 1962, par le pape Jean XXIII : « L’objet essentiel de ce Concile n’est pas une discussion sur tel ou tel article de la doctrine fondamentale de l’Église (…) L’esprit chrétien et catholique attend dans le monde entier un bond en avant vers une pénétration doctrinale et une formation des consciences qui corresponde plus parfaitement et plus fidèlement à la doctrine catholique, laquelle doit CEPENDANT (souligné par nous) être étudiée et exposée suivant les méthodes de recherche et la présentation dont use la pensée moderne. Autre est la substance de la doctrine antique contenue dans le dépôt de la foi, autre la formulation dont on la revêt, en se réglant, pour les formes et les proportions, sur les besoins d’un magistère à caractère pastoral. » « Le cinq décembre 1962, le pape demandait de « nous consacrer avec une alerte volonté, sans crainte, à une œuvre qui consiste à tirer les conséquences de l’antique doctrine et à l’appliquer aux conditions de notre époque ; c’est à dire poursuivre la marche en avant de l’Église dans la succession du temps ». Ces déclarations fleurant bon leur hégélianisme contiennent, par devers Congar, l’essentiel de l’arnaque pastorale, car la pensée moderne est ici une fiction spéculative dont ni les penseurs, ni les travaux ne sont désignés. Toutefois, les mêmes énoncés expliquent pourquoi les schémas préparatoires, confiés à la Curie et approuvés par Jean XXIII, n’ont pas été soutenus par lui lors du coup d’État du Cardinal Liénart et des évêques rhénans, le 13 octobre 1962.
Congar poursuit : « Le pastoral n’est pas moins doctrinal, mais il l’est d’une manière qui ne se contente pas (sic) de conceptualiser, définir, déduire et anathématiser ; il veut exprimer la vérité salutaire d’une manière qui rejoigne les hommes d’aujourd’hui, assume leurs difficultés, réponde à leurs questions. Et cela dans l’expression même de la doctrine. Vatican II a été doctrinal. Le fait qu’il n’ait pas « défini » de nouveaux dogmes ne retire rien à sa valeur doctrinale, selon la qualification que la théologie classique donne, de façon différenciée, aux documents qu’il a promulgués. Certains sont dogmatiques, ils expriment la doctrine commune, ils seraient comparables aux grandes encycliques doctrinales (qu’ils citent d’ailleurs souvent) à cela près qu’ils expriment, par la voie (et la voix) du magistère extraordinaire l’enseignement de ce que Vatican I a appelé le magistère ordinaire et universel. » Soyons attentifs : A Vatican II, tout est surclassé au niveau du magistère extraordinaire. « Tel est le statut de Lumen Gentium, des parties doctrinales de Dei Verbum, de la Constitution sur la liturgie et de Gaudium et Spes, mais aussi de plusieurs « décrets » et de la déclaration Dignitatis Humanae. » En clair, l’odieuse déclaration qui a détruit la Chrétienté, conduit les nations catholiques à récuser la religion d’État les unes après les autres, et à idolâtrer une liberté sans limite, serait dogmatique, depuis Vatican II, par l’hybris d’un certain Congar ? Qui a osé l’affirmer, à part Congar ?
Congar s’anime : « C’est , croyons nous, très précisément cet aspect d’ouverture, d’induction, de parole circonstanciée et directive que certains esprits refusent. Dès lors, ces hommes vont, disant : ce Concile n’a voulu être, et n’a été que pastoral. Il ne s’impose donc pas, il demeure discutable et libre. C’est une attitude inacceptable : ce que nous avons dit le montre »….N’en déplaise au sentencieux Congar, il n’y a que deux constitution dogmatique à Vatican II, à savoir Lumen Gentium et Dei Verbum. Les quatorze textes qui restent sont d’une autorité juridique moindre, et les déclarations les plus prisées des novateurs sont les moins assurées. Ayant dénoncé ailleurs une dogmatisation par contiguïté parfaitement abusive, nous constatons que l’aplomb de Congar n’est adossé qu’à lui-même, et que pour affirmer la vérité de nouveautés diverses, et toutes aussi toxiques, il aurait fallu que les Pères conciliaires prissent le risque de dénoncer canoniquement les formulations contradictoires, nécessairement erronées. Préférant la miséricorde à la sévérité, au mépris de la justice, Jean XXIII laisse Congar à sa seule indignation molle.
4) l’Après-Concile. Congar excipe du cardinal Newman qu’il cite : « Il est rare qu’un Concile ne soit pas suivi d’une grande confusion ». Proposition hautement paradoxale, si l’on considère qu’un Concile a pour but de lever la confusion, plutôt que de la créer. Proposition d’autant plus malvenue en ce qui concerne le Concile Vatican II, que le clergé conciliaire n’a cessé, contre l’évidence, de dénier la crise. En 1979, soit au milieu des années de plomb pour l’Église, Congar n’a pas le front de dénier la crise. Il la banalise, et à sa suite, jusqu’à nos jours, l’argument de l’inévitable désordre consécutif au caratère conciliaire fera florès. Au moins la crise est-elle concédée, à défaut d’être rattachée à la confusion conciliaire elle-même.
Congar s’emploie donc à différer l’échéance bienfaisante : « (…) un concile comme Vatican II, parce qu’il incorpore et traduit une grande concentration de conscience et de vie ecclésiale, représente un grand dynamisme, mais qui ne sort ses effets qu’avec le temps. » On notera que cette promesse des lendemains qui chantent, sine die toutefois, dévalue l’argument inspiré par Newman, qu’on a connu mieux inspiré. Ce dernier parle de confusion, mais ne dit pas comment l’Église en sort, ni par quelle reprise en main. Celle qu’on attend...d’un Concile. Si le profit est d’autant plus tardif que le dynamisme conciliaire est intense, comment dénier de bonne foi la crise qui affecte l’intervalle maïeutique, celui de l’accouchement douloureux ?
Et Congar ne lâche pas le morceau : « C’est qu’un concile incorpore une grande densité de fidélité et de sagesse venant de l’Église entière ; il est un évènement de type pentecostal (…), une visite de l’Esprit-Saint, une sorte de nouvelle Pentecôte. » Une Pentecôte ayant fait long feu, est ce concevable ? « Étrange Pentecôte, qui nous a valu tant de débordements, disent certains, parfois avec un accent de joie sarcastique qui fait mal…, tandis que les fidèles du Renouveau, dit parfois « charismatique », voient la Pentecôte s’étendre partout, comme un feu de brousse. Reconnaissons d’abord les abus. Non seulement nous les déplorons, mais nous les critiquons. » Congar se dispense de désigner ce qu’il déplore, et critique. Ayant, de sa hauteur, validé la catégorie d’abus déplorable et criticable, il n’en dévoile aucun exemple, et reprend d’une main ce qu’il a concédé de l’autre : « Que la crise présente soit le fruit de Vatican II, je ne le crois pas. D’une part, bien des réalités préoccupantes d’aujourd’hui s’annonçaient déjà dans les années 50, parfois dans les années 30. Le Concile ne les a pas suscitées. D’autre part, la crise dépend de façon assez décisive de causes qui ont dévoilé leur force après le Concile et que celui-ci a plus prévenues et conjurées que suscitées. Vatican II a été suivi par une mutation socio-culturelle dont l’ampleur, la radicalité, la rapidité, le caractère cosmique n’ont d’équivalant à aucune autre époque de l’Histoire. Le Concile a senti la mutation, mais n’en a pas connu tous les aspects ni la violence. »
De cette longue citation, qui finit en aveu douloureux, notons la pointe : Vatican II n’a pas été à la hauteur du contexte. En effet, vis à vis de ceux qu’il voulait séduire, le Concile n’avait pas le niveau intellectuel pour soutenir une joute au niveau requis. Face aux fidèles dans l’attente d’une guidance salutaire, les Pères conciliaires ont trahi la Chrétienté par un irénisme immature, et souillé la Tradition séculaire. L’Église était une digue. Le langage naïf et trompeur du Concile a saboté la digue, et détruit l’autorité ecclésiale, partant toute autorité civile légitime.
Le croirez vous ? Congar s’opiniâtre, avec l’énergie du désespoir : « Je voudrait évoquer, en terminant, quelques fruits positifs du Concile. Ils sont, je crois (sic), très substantiels, mais consistent largement en promesses dont nous ne tenons présentement que les primeurs. » Des promesses donc, et rien de concret. « l’engagement partout pour l’homme » ! Merci l’expert, qui cite un proverbe chinois : « Quand un arbre tombe, cela fait du bruit ; quand une foret pousse, on n’entend rien ; ce qui « exprime bien ce qui se passe, que l’on peut interpréter en termes d’ecclésiologie, car il s’agit bien d’un passage d’une vision de l’Église à une autre. » Nouvel aveu, et de taille, celui d’une substitution méthodique d’une religion à une autre, assumée en 1979, et qui, près d’un demi-siècle plus tard, s’avère être la faillite des diocèses, entrainant l’Institution dans son apostasie.
Nous recommandons fortement la lecture, exigeante mais riche d’aveux multiples, de cette compilation d’articles du Père Congar(1). Maritain, de Lubac, Louis Bouyer ont tous déclaré qu’ils « n’avaient pas voulu ça », à savoir la gabegie ecclésiale dont le Concile porte la responsabilité. Congar, lui, ne lâche rien, même dans ses concessions. Le sabordage ecclésial de l’après-Concile, qui perdure au nom du Concile, est le désastre que Congar assume. C’est le prix à payer pour qu’une nouvelle vision de l’Église se substitue à celle que nous aimons, et professerons usque ad mortem.
Philippe de Labriolle
Psychiatre Honoraire des Hôpitaux
(1) Le Concile de Vatican II - Son église, Peuple de Dieu et Corp du Christ de Yves Congar avec une préface de René Rémond - Lexio - Editions du Cerf – 2022
(2) Ralph M. Wiltgen : le Rhin se jette dans le Tibre - Le Concile inconnu - traduction française aux éditions du Cedre en 1973 - Réédition par DMM en 1992
Le livre référence et fondateur pour comprendre le concile Vatican II et ses conséquences.