Notre lettre 1413bis publiée le 12 septembre 2026

CONTINUITÉ OU DISCONTINUTÉ

DE L’ENSEIGNEMENT ROMAIN ?

UNE CHRONIQUE
DE JEAN-PIERRE MAUGENDRE

Les sacres épiscopaux du 1er juillet 2026, puis la déclaration du Dicastère pour la Doctrine de la Foi du 2 juillet ont remis sous les feux de l’actualité la manière de recevoir, dans l’Eglise, certains textes conciliaires. Dans ce document, il est demandé aux prêtres et aux fidèles qui renoueraient avec la « pleine communion de l’Eglise », en quittant la Fraternité Saint-Pie X, une attitude positive d’étude des textes litigieux et de se soumettre à l’interprétation du Magistère, dans la fidélité à la Tradition de l’Église. Le sujet n’est pas nouveau. Dans le très officiel : « Textes doctrinaux du magistère de l’Église sur La Foi catholique » (Editions de l’Orante, 1984) l’auteur Gervais Dumeige notait : « Le lecteur remarquera aussi, en lisant les documents empruntés au IIème concile du Vatican, que la problématique, l’expression, les perspectives qui sont les leurs sont assez nettement différentes de ce que l’Église avait dit au cours des âges ».


Des textes ambigus

Depuis plusieurs décennies, l’enseignement romain s’est régulièrement attaché à démontrer la continuité entre le magistère ante et post conciliaire. C’est la célèbre « herméneutique de la réforme dans la continuité » chère au pape Benoît XVI (discours à la curie du 22 décembre 2005). Plusieurs textes conciliaires ayant fait l’objet de compromis plus ou moins boiteux entre « conservateurs » et « progressistes » apparaissent matériellement ambigus. Chacune des deux parties s’étant, en réalité, réservé la possibilité ultérieure d’interpréter les textes selon son orientation propre (voir Vatican II, l’histoire qu’il fallait écrire, Roberto de Mattei, Contretemps). Il en est ainsi de la déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae (7 décembre 1965) ou de la déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes Nostra aetate (28 octobre 1965). Des tentatives de clarifications de ces textes ont ensuite été menées, en particulier par le cardinal Ratzinger. Pensons à la déclaration Dominus Jesus du 6 août 2000 rappelant l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église. Traditionnellement, les écrits des papes et des conciles précisaient le dogme et donnaient la juste interprétation des textes, aujourd’hui de nombreux documents pontificaux ou conciliaires demandent à être, postérieurement, interprétés et précisés. Le changement de perspective est saisissant !

Il n’en reste pas moins, objectivement, difficile de concilier entre elles certaines affirmations du magistère. Ainsi l’affirmation du pape François affirmant dans le document sur la Fraternité universelle, dit déclaration d’Abou Dhabi du 4 février 2019 cosignée avec l’imam Al Tayeb grand imam de l’université d’Al Azhar : « Le pluralisme et la diversité des religions, de couleur, de sexe, de race, de langues sont une sage volonté divine » semble peu compatible avec le magistère constant de l’Église sur la nécessité d’appartenir à l’Église catholique pour être sauvé ; enseignement rappelé, par exemple, par Pie XII dans l’encyclique Humani generis (12 août 1950) « Quelques-uns réduisent à une formule vaine la nécessité d’appartenir à la véritable Église pour obtenir le salut éternel ».


Des lectures et positions différentes

Confronté à la mise en regard de textes dont les affirmations semblent, littéralement, peu compatibles entre elles, le monde traditionnel, au sens des prêtres et des fidèles attachés, avec des degrés d’exclusivité variables, à la liturgie romaine traditionnelle, réagit de manières sensiblement différentes.

Les uns notent que certains textes sont littéralement incompatibles entre eux et font publiquement savoir leur rejet des nouveautés : Dieu ne peut pas vouloir la diversité des religions, s’il n’existe qu’une religion en dehors de laquelle il est impossible de se sauver. Ceux-ci font publiquement part à l’autorité de leurs réserves et de leur incompréhension, dénonçant les « erreurs modernes ». Certains font le même constat, mais estiment que la situation de l’Église étant ce qu’elle est, il est vain et stérile de chercher à démontrer à l’autorité la rupture que certaines de ses déclarations et pratiques introduisent dans la vie de l’Église. Il suffit alors d’en rester, tranquillement, à ce que l’Église a « toujours et partout cru » sans s’épuiser en diatribes contre certaines nouveautés.

D’autres estiment que cette rupture de sens ne saurait être qu’apparente. L’indéfectibilité de l’Église rendrait impossible toute contradiction entre ce qu’elle a enseigné hier et ce qu’elle enseigne aujourd’hui. Même si notre intelligence semble nous permettre de déceler une contradiction ou, a minima, une sérieuse inflexion entre deux textes, ce doit être un acte de soumission à l’Église et de la volonté que d’affirmer publiquement que ces deux textes ne sont pas contradictoires. Il s’agirait alors tout au plus d’un « approfondissement pastoral » néanmoins inscrit « dans une continuité doctrinale ». Exercice parfois ardu par exemple dans la possibilité, difficilement conciliable avec la Tradition de l’Église, de bénir des couples homosexuels (Fiducia supplicans) ou de permettre l’accès à la communion de divorcés remariés (Amoris laetitia). L’herméneutique de la continuité n’est plus, alors, une démonstration à faire mais un dogme à respecter : il s’agit toujours, dans les Actes du Magistère, sous la mouvance du Saint-Esprit, d’un approfondissement dans la continuité.

D’autres encore croient avec Benoît XVI que « La Tradition n’est pas une transmission de choses ou de paroles, une collection de choses mortes ; la Tradition est le fleuve vivant qui nous relie aux origines, le fleuve vivant dans lequel les origines sont toujours présentes. Le grand fleuve qui nous conduit aux portes de l’éternité… » (allocution du 26 avril 2006). La Tradition n’est plus un dépôt intangible dont l’Église a la charge et la garde et auquel elle ne peut rien ajouter ni retrancher, elle est une réalité vivante et évolutive comme le cours du fleuve s’adapte au relief des contrées qu’il parcourt.


Au risque de la bienveillance

Ces différences d’appréciation et de comportements sont une réalité. Il est légitime et normal que chacun défende sa position aux confins du doctrinal et du pastoral, du dogmatique et du prudentiel. Il n’est cependant pas obligatoirement nécessaire que chacun voue les autres familles traditionnelles aux gémonies, surtout dans le contexte actuel de défaillance de l’autorité et de prolifération des erreurs et des scandales de tous ordres. Louis Salleron l’observait déjà en 1977 : « Les querelles entre voisins sont souvent plus vives qu’entre adversaires » (Ce qu’est le mystère à l’intelligence). S’il est certain que le respect est dû aux personnes et à l’autorité, il est non moins certain que ce respect ne doit jamais suspendre l’intelligence et donc le débat. Peut-être, néanmoins, serait-il conforme au bien commun et au salut des âmes que les uns et les autres concentrent leur verve purificatrice et intégraliste sur les mises en cause publiques de la foi et de la morale catholiques (Amoris Laetitia, Fiducia Supplicans, réception de madame Mullaly au Vatican) plutôt que sur ceux qui partagent le même Credo, vivent de la même morale et sont vivifiés par les mêmes sacrements.

Quant à croire que taper sur son voisin serait un moyen de bénéficier de la bienveillance des autorités supérieures, l’indignité de ce raisonnement n’est surpassée que par son inanité. En définitive qui fait encore sien la belle exhortation de Louis Veuillot : « Tout ce qui est catholique est nôtre » ?


Jean-Pierre Maugendre


https://renaissancecatholique.fr/blog/continuite-ou-discontinuite-de-lenseignement-romain/

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