Notre lettre 726 publiée le 27 décembre 2019

EN ANGLETERRE , LA MESSE TRADITIONNELLE EST LA MESSE DES MARTYRS

Dans notre Lettre n. 725, nous avons publié un entretien d’Alexander Joseph Ranald Shaw, président de la Latin Mass Society of England and Wales, l’Association pour la Messe en latin d’Angleterre et du Pays de Galles : « La Latin Mass Society, un "syndicat" historique au service de la messe traditionnelle ». Il nous a paru intéressant, en raison de ses compétences, d’interroger aussi Joseph Shaw sur la spécificité de la résistance du catholicisme en Grande-Bretagne, et enfin (ce sera l’objet d’une troisième lettre) sur l’avenir de la liturgie traditionnelle dans ce pays.

Ce cycle anglais est notre manière de rendre hommage à nos amis anglais, qui se signalent aujourd’hui par leur courageux refus de se diluer dans une Europe a-nationale.


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João Silveira - La présentation que vous nous avez faites, dans le précédent entretien que vous nous avez accordé, de l’action que pouvait avoir la Latin Mass Society est assez impressionnante si nous la comparons à ce qu’il est possible de faire dans de nombreux autres pays d’Europe. Comment l’expliquez-vous ?

Joseph Shaw - J’ai recueilli des explications variées pour comprendre cette « réactivité ». Mais il y a surtout une chose, qui était notable à l’époque de « L’indult Agatha Christie », qui a d’ailleurs été mentionné par Mgr Annibale Bugnini dans son livre La réforme de la liturgie – 1948-1975 (Desclées de Brouwer, 2015, pour l’édition française) : c’est la place importante de la messe dans la mentalité catholique anglaise, en raison de l’interdiction dont elle a fait l’objet à l’époque de la persécution des catholiques qui a duré longtemps depuis la Reine Elizabeth Ière, la fille d’Henri VIII, jusqu’au début du XIXe siècle*, et même plus longtemps à d’autres égards.


João Silveira - Pouvez-vous préciser ?

Joseph Shaw – Pendant toute la durée des persécutions, la vie catholique a été maintenue à travers la célébration de la messe. Il est clair que, durant de telles époques, on devait vivre souvent sans la messe et faire de son mieux. Mais l’objectif restait pour tous les catholiques d’aller à la messe chaque fois que cela était possible. La messe était ainsi au centre de leurs préoccupations. Se posait aussi la question de savoir si les catholiques avaient le droit d’assister aux services anglicans lorsqu’ils n’avaient pas accès à la messe, et il a été répondu qu’ils ne devaient pas le faire. Si d’ailleurs cela avait été accordé, le catholicisme aurait disparu d’Angleterre.

En outre, il était impossible d’organiser des processions publiques dans les rues sous la persécution, de même qu’il n’était pas permis d’organiser des dévotions publiques comme dans les pays catholiques. Le culte devait être une sorte de culte secret. De sorte que la messe qui a été remise en question après le Concile était pour les catholiques anglais la messe des martyrs. C’est pourquoi il existait un énorme attachement à la messe au sein du catholicisme britannique.


João Silveira - Mais il y a eu, comme ailleurs, des critiques, au sein du catholicisme, sur l’ancienne manière de célébrer ?

Joseph Shaw – C’est vrai. On a souvent dénigré, et on dénigre toujours, la façon dont la messe a été célébrée avant le Concile. Ces célébrations étaient peut-être imparfaites à certains égards, mais elles étaient cependant toujours la messe !

En fait, l’Angleterre d’avant les persécutions du XVIe siècle avait ses propres livres liturgiques [le rite de Sarum]. Mais comme les prêtres venant de l’extérieur, pendant ces persécutions, utilisaient les livres romains, c’est la messe romaine qui s’est imposée et qui fut associée aux martyrs.

Un autre aspect, lié spécifiquement à l’Angleterre et au pays de Galles, est qu’en 1850, lorsque la hiérarchie a été restaurée, nous eûmes de nouveau des évêques résidant au centre des villes, avec des cathédrales, ce que nous n’avions plus connu depuis la Réforme. Et cela a coïncidé avec un regain d’intérêt culturel pour le Moyen Âge qui représentait les temps précédents les persécutions, pas seulement chez les catholiques d’ailleurs, mais aussi chez les romanciers et les peintres, qui souvent y voyaient le temps d’une unité perdue. De sorte que les évêques d’Angleterre et du Pays de Galles ont bâti des cathédrales et les moines des monastères, tous inspirés de l’architecture du Moyen Âge. Tout le monde trouvait cela formidable, car cela soulignait l’authenticité médiévale, c’est-à-dire de l’époque d’avant les persécutions du catholicisme, et marquait ainsi la continuité de la Grande-Bretagne catholique avec son passé.


João Silveira - Mais l’Église d’Angleterre aussi représente cette continuité.

Joseph Shaw – Effectivement l’Église Anglicane a toujours prétendu être l’Église d’Angleterre. Elle use pour se nommer de l’appellation latine ambiguë Ecclesia anglicana, qu’on peut traduire : l’Église anglaise ou l’Église anglicane. Et elle affirmait donc : « Nous sommes dans nos bâtiments médiévaux et nos belles cathédrales médiévales, nous succédons aux titres des évêques de la fin du Moyen Âge, et nous continuons ainsi l’Église qui a été constituée en Angleterre par Saint Augustin de Canterbury ». Mais ce n’était pas vrai, car il s’était produit une considérable discontinuité, une rupture tragique dans la vie de la foi en Angleterre, lors de la Réforme.

De sorte que lorsque les catholiques construisaient ces nouvelles églises gothiques, certes pas aussi authentiques que les églises paroissiales anglicanes qu’on trouvait dans les mêmes rues, ils y célébraient une liturgie en lien avec ce qui se déroulait en Angleterre avant la persécution. La messe, parfois appelée messe tridentine, avait très peu à voir avec le concile de Trente, puisqu’elle est pratiquement identique à la messe que vous pouvez voir dans le premier missel imprimé, cent ans avant Trente. Ainsi cette liturgie médiévale, célébrée en 1850, 1900, 1950 et jusqu’en 1969, représentait comme le caractère propre du catholicisme anglais, ce que ne pouvait pas être une liturgie nouvelle déconnectée de cette histoire.


João Silveira – N’est-ce pas la racine la plus profonde de la résistance aux réformes postconciliaires ?

Joseph Shaw – En effet. Il a été particulièrement difficile de faire comprendre tout d’un coup, en 1965, aux fidèles que le catholicisme avait commis des erreurs depuis plusieurs siècles, qu’il avait eu tort de rebâtir ses sanctuaires en continuité avec ce qu’ils avaient été avant les persécutions, qu’il n’aurait pas dû, enfin, canoniser nos saints martyrs alors que leur canonisation définitive ne fut promulguée seulement qu’en 1970 par le pape Paul VI qui, au même moment, interdisait l’usus antiquor . Il a été très difficile de faire entendre aux fidèles qu’on avait désormais besoin d’édifier un tout nouveau modèle cultuel moderne et rationalisé qui correspondrait à une ère nouvelle de modernité rationnelle en oubliant purement et simplement ce legs médiéval. Ce n’était pas possible. Et ce fut donc un désastre, un désastre absolu pour l’Église en Angleterre, tant pour cette raison que pour bien d’autres, puisque ce fut partout un désastre.


* En Angleterre la persécution contre l’Eglise catholique a débuté en 1534 pour ne se terminer officiellement qu’en 1829. Ce n’est qu’en 1850 que le pape Pie IX a rétabli pleinement la hiérarchie catholique en Angleterre et au Pays de Galles


 

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