Notre lettre 538 publiée le 14 avril 2016

« ON NE DOIT PAS BADINER AVEC LES SACREMENTS ! »

La présentation, ce mercredi 6 avril 2016 à Rome, du dernier ouvrage de don Nicola Bux, infatigable promoteur de l'amélioration de la forme liturgique issue de la réforme conciliaire, a surpris tous les journalistes habitués de ces sortes de conférences, par la densité et la qualité de l’assistance.

Certes, le plateau était de choix puisque le livre, intitulé Con i sacramenti non si scherza (On ne doit pas badiner avec les sacrements, éditions Cantagalli), était introduit par les cardinaux Sarah et Burke et par l’ancien président de la banque du Vatican, Ettore Gotti Tedeschi. Toutefois, l’excellence des intervenants ne suffit pas à justifier la présence de quatre cardinaux dans la salle (Farina, Saraiva Martins, De Paolis et Brandmüller) mais aussi de Mgr Viganò, désormais ex-nonce apostolique aux États-Unis, ou de Mgr Marchetto, qualifié par le Pape François de « meilleur herméneute de Vatican II », sans oublier celle de Mgr Pozzo et de Mgr Laise ainsi que de plusieurs autres prélats, de nombreuses personnalités laïques et, surtout, d’une myriade de jeunes prêtres.

En fait, comme nous avons pu le constater de nos yeux puisque don Nicola Bux a voulu associer Paix liturgique à cet événement, notre correspondant à Rome étant à la tribune, c’est le sujet du livre, à savoir la redécouverte du caractère sacré des sacrements par la réaffirmation des droits de Dieu dans la liturgie, qui a rempli comme un œuf la salle réservé pour l’occasion. Il faut dire que la conférence se tenait 48 heures avant la publication de l’exhortation apostolique Amoris lætitia et que la question de l'accès aux sacrements occupait les esprits.



Le cardinal Sarah et Mgr Laise (photo Pizzi pour formiche.net)


I – MORCEAUX CHOISIS DE LA PRÉSENTATION DU CARDINAL SARAH

C’est au Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin que revenait la tâche d’ouvrir la soirée. Nous vous proposons quelques-unes de ses réflexions, prononcées d’une voix douce mais ferme.

Comment peut-on ne serait-ce qu’imaginer se moquer de la présence de Dieu ? Comment peut-on plaisanter avec les sacrements qui sont les signes efficaces – on pourrait dire les médicaments, en particulier l’eucharistie, qui est le médicament de l’immortalité – pour guérir des blessures du péché et retrouver la santé de l’âme ? Plaisante-t-on avec les médicaments ? Certainement pas. Pourtant, comme Benoît XVI nous l’a souvent rappelé, nous assistons en ces décennies de l’après-concile à "des déformations de la liturgie à la limite du supportable" (1), en un crescendo quasi sans fin. Pour remédier à cela, Jean-Paul II, dans son encyclique Ecclesia de Eucharistia, donna mandat à la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements de promulguer l’instruction Redemptionis Sacramentum, publiée en 2004 en accord avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi – parce que c’est la lex credendi qui est en jeu dans les sacrements. Dans le même esprit, Benoît XVI promulgua en 2007 l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis et le Motu proprio Summorum Pontificum, convaincu que c’était seulement de la mise en relation du nouveau et de l’ancien que pouvait naître la contagion vertueuse, l’enrichissement mutuel, à même de rétablir l’équilibre du rite romain. L’auteur fait donc bien de mettre en relation la foi et la liturgie des sacrements, aussi bien dans leur forme ordinaire qu’extraordinaire.

Ne pas se moquer des sacrements signifie d’abord mettre au centre le sacrement des sacrements, le Très Saint Sacrement, aujourd’hui inexplicablement déclassé au nom d’un fantasmatique conflit de symboles : certains disent que le tabernacle ne peut plus trôner sur l’autel puisque le Seigneur s’y rend présent pendant la Messe. Et de même avec le crucifix. Au contraire, le tabernacle et le crucifix permettent l’orientation ad Dominum, si nécessaire à notre époque où beaucoup voudraient se passer du Seigneur et vivre comme si Dieu n’existait pas pour mieux faire tout ce qu’ils veulent.

Le livre présente les sacrements en général puis, suivant l’ordre spécifique du Catéchisme de l’Église catholique, les sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, confirmation, eucharistie), les sacrements de la guérison (pénitence, extrême-onction) et ceux de l’engagement (ordre et mariage), sans ignorer le vaste champ des sacramentaux. Il les présente dans leur forme ordinaire comme extraordinaire du rite romain. Il s’efforce de répondre aux questions les plus courantes, avec le désir de répondre aussi aux plus épineuses. Tout particulièrement, l’intérêt des jeunes pour la liturgie ancienne montre qu’est en train "de se produire un changement culturel et générationnel dans la perception de la liturgie, mais bien peu s’en rendent compte bien qu’on parle beaucoup des signes des temps".

Pour saint Ambroise les sacrements sont liés aux mystères dans le sens où ils sont la communication des mystères divins à l’homme à travers les actes insignes que Jésus a accomplis et que l’Église a reçus, les adaptant pour ceux qui se convertissent à l’Évangile. Les mystères du Christ sont donc à la base des sacrements et on ne peut parler de la nature des sacrements, de leur réalité intime, si on ne s’ouvre pas aux mystères ; ce qui explique, dit l’évêque de Milan, qu’il ne convient pas de le faire aux non-initiés. Voici apparaître la méthode d’Ambroise : "la lumière des mystères pénètre mieux chez ceux qui ne s’y attendent pas plutôt que si une explication quelconque les avait précédés". C’est un message véritablement actuel si l’on pense aux attitudes de présentateur télé de certains prêtres lors de la célébration des sacrements. De fait, explique don Bux, il arrive d’assister à des sacrements transformés en longs exposés, signe de la perte de confiance dans l’efficacité du rite, dans la mesure où nos propres mots se substituent aux paroles de la sainte liturgie, aux paroles du Christ, à celles des formules sacramentelles, parce que nous avons peur que les gens ne comprennent pas. Quelle marque de présomption ! Nous oublions qu’il y a une dimension invisible du mystère, comme le souligne saint Ambroise, qui pénètre les cœurs par surprise, sans préparation, au sens naturel ou mondain du terme. Cela explique pourquoi la catéchèse devient stérile car sans les sacrements, elle est comme une doctrine gnostique, réservée aux savants et aux intelligents.

En marge de son intervention, le cardinal Sarah, a révélé qu’il avait, le samedi précédent, demandé au Pape François de réfléchir à l’irruption des tablettes et des selfies lors des cérémonies : « Nous avons transformé nos liturgies en spectacles. Si nous voulons retrouver la vraie liturgie, a-t-il dit au Saint-Père, vous avez le pouvoir de chasser les photographes de l’autel. »

Répondant à une question de Paix liturgique, le cardinal a ensuite raconté un souvenir personnel pour illustrer combien le mystère eucharistique pouvait être tremendum et fascinans : c’est la vision de Jean-Paul II, infirme et cloué dans son fauteuil mais tentant de toutes ses forces, de toute son âme, de s’agenouiller devant le Très Saint Sacrement par révérence pour le plus sacré des mystères.

Enfin, à une question du vaticaniste Paolo Rodari qui demandait s’il n’était pas possible « de porter un regard positif sur les abus liturgiques », le Préfet du Culte divin a répondu, sous les applaudissements de la salle, « qu’un abus n’est jamais positif ». En effet, « alors que le Concile avait voulu remettre Dieu au centre de l’action liturgique », la généralisation des abus a au contraire contribué à « l’écarter de la liturgie ».




II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) L'intervention du cardinal Burke, une très précise et dense analyse canonique des sacrements, et celle d’Ettore Gotti Tedeschi, dénonçant l’idolâtrie de la culture qui contribue à la déformation la liturgie, seraient également à relater mais il nous a fallu faire un choix et la position du cardinal Sarah, en tant que « ministre de la liturgie » du Pape, nous a semblé justifier de ne nous concentrer que sur sa déjà très riche contribution. Comme son livre-entretien Dieu ou rien l’a déjà démontré et comme chacun de ses sermons le confirme – en témoigne celui qu’il a tenu à Argenteuil pour la fin de l’ostension de la Sainte Tunique –, bien des phrases du cardinal Sarah mériteraient d’être méditées et commentées.

2) C’est « seulement de la mise en relation du nouveau et de l’ancien » que peut « naître la contagion vertueuse, l’enrichissement mutuel, à même de rétablir l’équilibre du rite romain » : ce rappel du cardinal, à la lumière du Motu Proprio Summorum Pontificum, vient non seulement justifier le choix fait par don Nicola Bux de s’intéresser aux sacrements « aussi bien dans leur forme ordinaire qu’extraordinaire », mais constitue aussi un utile rappel à tous. À tous : pasteurs diocésains ou paroissiaux, professeurs de liturgie, recteurs de séminaires, animateurs liturgiques... jusqu’aux simples fidèles que nous sommes. Devons-nous souligner que le lieu naturel de cette « mise en relation » est la paroisse ?

3) Le cardinal Sarah apprécie que don Bux ose affronter les questions les « plus épineuses » et, notamment, « l’intérêt des jeunes pour la liturgie ancienne ». Celui-ci montre en effet, dit le cardinal en reprenant les mots de l’auteur, qu’est en train « de se produire un changement culturel et générationnel dans la perception de la liturgie » dont bien peu se rendent compte « bien qu’on parle beaucoup des signes des temps ». L’échec cuisant des expériences de liturgie baba-cool des années 70 – guitares, prêtres en jeans et servantes de messe virevoltant autour des offrandes – aurait pourtant dû ouvrir les yeux des responsables sur les véritables attentes de la jeunesse qui, depuis, a retrouvé, sans qu’on lui facilite le chemin, le goût de l’adoration, de l’agenouillement et du mystère.

4) « On ne badine pas avec les sacrements » : il est clair qu'une conférence sur ce thème par les cardinaux Sarah et Burke, en présence de tout un public de « nouveaux prêtres », trois jours avant la publication d’Amoris lætitia, ne pouvait manquer d’affirmer le respect dû au sacrement des sacrements, l’eucharistie. Rappelons que le cardinal Burke, dans son entretien donné à L’Homme nouveau le 12 mars 2016 à l'occasion de la sortie de la version française de son livre La Sainte Eucharistie, sacrement de l’amour divin (Via Romana), se disait « convaincu de la nécessité d’une réforme en profondeur de l’Église ». Le 13 mars, au cours d'une rencontre sacerdotale à Paris, il soulignait que l’un des points important de cette réforme spirituelle devait être la promotion par les pasteurs de la « confession fréquente », pour disposer comme il convient les fidèles à la réception de la communion sacramentelle.

5) En attendant une éventuelle édition française du livre de don Nicola Bux – qui fait pendant par son style et sa verve avec son Come andare a messa e non perdere la fede [Comment aller à la messe sans perdre la Foi], publié en 2011 par Artège sous le titre bien fade de La Foi au risque des liturgies –, il convient de noter, avec le cardinal Sarah, combien l’auteur insiste sur le fait que ce n’est qu’en fermant les yeux, et non en les ouvrant, qu’on peut commencer à comprendre les sacrements. Tous les intervenants lors de cette belle soirée romaine ont d’ailleurs tenu à rappeler combien la redécouverte du sens du mystère, aujourd’hui perdu dans l’Église, était urgente (2). N’est-ce pas d'ailleurs la principale qualité que tous les esprits honnêtes s’accordent à reconnaître à la liturgie traditionnelle ? Celle d'éduquer merveilleusement au sens des choses divines ?


(1) Lettre aux évêques du 7 juillet 2007, accompagnant le Motu Proprio Summorum Pontificum.

(2) À bien des égards, cette soirée a fait écho aux propos de don Milan Tisma que nous avons rapportés dans notre lettre 519 et qui plaidait pour le retour au sacré par l’acceptation de la dimension « effrayante et fascinante » de notre rencontre avec le mystère de l’Incarnation.

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