Juin 2008 - Monde & Vie
Interview de Christian Marquant dans Monde & Vie n° 796 du 7 juin 2008
Motu Proprio : un combat qui commence
Christian Marquant a été militant de toutes les causes catholiques depuis 40 ans. Fondateur du mouvement de la jeunesse catholique de France en 1967, il anime aujourd'hui une association qui, sous le nom de Paix Liturgique, travaille à l'application la plus large possible du Motu Proprio Summorum Pontificum, libéralisant la forme traditionnelle du rite latin. Nous avons voulu faire avec lui un état des lieux de la réception du Mou Proprio en France, un an après la promulgation du texte.
Monde & Vie : Peut-on dire, un an après la promulgation du Motu Proprio, que sa réception demeure marginale en France ?
Christian Marquant : Je crois qu'effectivement il est important dans cette affaire de donner des chiffres. Combien y a-t-il de catholiques traditionalistes en France ? Dans son dernier livre, Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses pour le journal Le Monde évalue la mouvance traditionaliste à quelque 150 000 personnes. C'est sans doute aussi ce que pensent les évêques. D'une certaine façon, si l'on ne regarde que la partie émergée de l'iceberg, ils ont raison. Si l'on se contente d'évaluer les gens que l'on voit sur le terrain, c'est à peu près cela que l'on obtient.
Mais si l'on veut raisonner en historien, en scientifique, ce n'est pas ainsi qu'il faut compter. On peut dire que la mouvance traditionaliste, pour un sociologue, c'est un peu une fusée à trois étages. On voit d'abord les militants : 10 000 personnes un peu partout en France. Puis ce que l'on se plaît à nommer ces temps-ci le « tradiland » : 150 000 personnes. Ce chiffre désigne les gens qui vont régulièrement à la messe dans un centre traditionnel, même s'ils ne sont pas forcément là tous les dimanches. Mais il y a aussi tous les autres, plus ou moins obscurément sympathisants. Dans le cadre de l'association Oremus, j'ai moi-même commandité deux sondages, à deux instituts parfaitement reconnus, à sept ans d'intervalle. Le premier en 2001 avait été réalisé par Ipsos, le second en 2006 par CSA. Dans un cas comme dans l'autre, avant la promulgation du Motu Proprio, qui n'a pu que contribuer à augmenter ces chiffres, en déclarant que la messe traditionnelle n'avait jamais été interdite, voici ce que nous obtenions. Les chiffres sont les mêmes, à quelques dizièmes près dans les deux sondages, qui se renforcent donc l'un l'autre. On constate que 15 % des personnes qui se disent catholiques ont déclaré qu'ils sont attachés ou très attachés à ce qu'on appelle aujourd'hui « la forme extraordinaire du rite romain ». Il me semble qu'un an après le Motu Proprio, on a pu passer, sans forcer les chiffres, de 15 à 20 %. Il y a un autre chiffre très important dans ce sondage : si l'on compte les personnes qui se déclarent hostiles, voire très hostiles à la forme traditionnelle du rite, on parvient tout juste à 5% des catholiques. Je crois que ce sont des chiffres qui doivent servir de toile de fond ou, si vous voulez parler comme Saint Ignace, de composition de lieu, lorsqu'on parle du Motu Proprio. Cette question n'est pas marginale, elle concerne en réalité le catholicisme français (parlons de ce que nous connaissons) dans son ensemble.
Monde & Vie : Est-ce que ce n'est pas dangereux, pardonnez-moi, je me fais l'avocat du diable, de s'en tenir à cette approche très distanciée du problème de la messe ? Peut-on donner raison aux sondages ?
Christian Marquant : Écoutez, dans le cadre de Paix Liturgique, on a tracté 520 fois entre 2002 et 2005 dans toutes les paroisses des Hauts-de-Seine, de Neuilly à Gennevilliers ou à Bagneux. Et nous avons fait le même constat auprès des catholiques pratiquants dans les églises du diocèse. Quelques souvenirs au hasard si vous voulez : à Sceaux, paroisse bourgeoise, nous faisions un tractage pour Paix Liturgique. Le curé me dit : - Je connais mes paroissiens, ils n'ont rien à voir avec ce que vous cherchez à obtenir (Ndlr. la liberté de la messe traditionnelle). Quant à moi, j'avais pris le temps de discuter avec les uns et les autres, tout en leur donnant le tract. Je lui ai dit : - Monsieur le Curé, votre bedeau, savez-vous que toute sa famille va à Saint-Nicolas-du-Chardonnet ? Regardez cette famille là à côté de vous, vous les connaissez, n'est-ce-pas. Eh bien ils ne vous l'ont jamais dit mais ils vont pour les fêtes dans la même église parisienne. Des histoires comme celle-là se sont reproduites chaque fois, d'une manière ou d'une autre, au cours de ces tractages. Je me souviens d'une messe en plein hiver à Gennevilliers. Tractage là encore. Autant vous dire que ce n'était pas la joie ! Peu de monde, et le froid qui nous transperce. Deux vieilles dames s'approchent de nous, l'air indigné. Il ne manquait plus que ça, me dis-je en moi-même. Et voilà qu'elles nous disent : - Vous demandez une messe traditionnelle dans le diocèse, mais pensez à nous, cette messe-là, il faudrait qu'elle soit dite dans toutes les églises du diocèse... et tous les dimanches ! Je pourrais faire un livre avec les anecdotes de ce genre, qui disent aussi bien qu'un sondage l'état d'esprit des catholiques de base. Même lorsque nous recevons un accueil musclé du curé et de son équipe (je pense à la Médaille-Miraculeuse de Malakoff où nous étions deux contre six), devant cette violence au moins verbale, les fidèles sont désapprobateurs et nous manifestent leur soutien.
Monde & Vie : Christian Marquant, vous vous montrez à la fois comme un homme de chiffres et comme un homme de terrain. Qu'est-ce que vous voulez en définitive ?
Christian Marquant : Je suis, j'ai toujours été un enthousiaste de l'Église, j'ai cherché à pratiquer le zèle apostolique, j'ai toujours été préoccupé de l'unité de l'Église, parce que ce n'est pas facultatif. Notre but, à Paix Liturgique, c'est de réfléchir et d'agir pour la réconciliation des catholiques. Le mouvement que nous initions apparaît à certains comme un mouvement de contestation. En réalité, nous voulons être un mouvement de réconciliation. Dialoguons ! Rencontrons-nous ! Cessons de parler par ouïe dire. En 1970, le premier numéro de Savoir et Servir, l'organe du MJCF, posait la question de l'apostolat des laïcs. Il me semble que Vatican II a donné aux laïcs le droit et le devoir de s'exprimer dans l'Église. C'est fort de ce Concile et de ce droit qu'aujourd'hui Paix Liturgique publie deux fois par semaine, une lettre d'information sur Internet pour dire où en est le Motu Proprio. Nous en sommes à 285 000 exemplaires et nous visons davantage. Je crois que personne ne pourra revenir sur le Motu Proprio. A partir de là, ceux qui lui sont hostiles n'ont que deux solutions : dialoguer ou tenter de maintenir la chape de plomb, c'est-à-dire les préjugés qui existaient encore avant 2007 un peu partout. Mais combien de temps cette chape de plomb tiendra-t-elle ? Aujourd'hui les information circulent, qu'on le veuille ou non. Internet est à cet égard un medium redoutable. Alors il faut bien que même ceux qui n'y sont pas prêts se préparent à entrer en dialogue. La première urgence aujourd'hui, c'est le dialogue entre catholiques.
Monde & Vie : Comment voyez-vous l'avenir ?
Christian Marquant : Pour l'instant, la situation est difficile parce que les évêques, qui sont les chefs du troupeau, ont toutes prêtes un certain nombre de réponses à des questions qui ne se posent plus. Et ils n'ont pas la réponse aux question qu'on leur pose. D'où le flottement. Mais les choses parlent d'eux-mêmes. Reprenons-les. Aujourd'hui, 50% des français se disent catholiques. S'il y a 15% de ces français qui sont sympathisants de la messe traditionnelle, cela fait 4,5 millions de traditionalistes. Sur ces 4,5 millions, disons – c'est la moyenne nationale -, qu'il y a 5% de pratiquants, cela fait 250 000 fidèles. Cela signifie concrètement 1 000 églises ouvertes au rite traditionnel en France dans les deux ou trois ans, je dirais une mes
Christian Marquant a été militant de toutes les causes catholiques depuis 40 ans. Fondateur du mouvement de la jeunesse catholique de France en 1967, il anime aujourd'hui une association qui, sous le nom de Paix Liturgique, travaille à l'application la plus large possible du Motu Proprio Summorum Pontificum, libéralisant la forme traditionnelle du rite latin. Nous avons voulu faire avec lui un état des lieux de la réception du Mou Proprio en France, un an après la promulgation du texte.
Monde & Vie : Peut-on dire, un an après la promulgation du Motu Proprio, que sa réception demeure marginale en France ?
Christian Marquant : Je crois qu'effectivement il est important dans cette affaire de donner des chiffres. Combien y a-t-il de catholiques traditionalistes en France ? Dans son dernier livre, Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses pour le journal Le Monde évalue la mouvance traditionaliste à quelque 150 000 personnes. C'est sans doute aussi ce que pensent les évêques. D'une certaine façon, si l'on ne regarde que la partie émergée de l'iceberg, ils ont raison. Si l'on se contente d'évaluer les gens que l'on voit sur le terrain, c'est à peu près cela que l'on obtient.
Mais si l'on veut raisonner en historien, en scientifique, ce n'est pas ainsi qu'il faut compter. On peut dire que la mouvance traditionaliste, pour un sociologue, c'est un peu une fusée à trois étages. On voit d'abord les militants : 10 000 personnes un peu partout en France. Puis ce que l'on se plaît à nommer ces temps-ci le « tradiland » : 150 000 personnes. Ce chiffre désigne les gens qui vont régulièrement à la messe dans un centre traditionnel, même s'ils ne sont pas forcément là tous les dimanches. Mais il y a aussi tous les autres, plus ou moins obscurément sympathisants. Dans le cadre de l'association Oremus, j'ai moi-même commandité deux sondages, à deux instituts parfaitement reconnus, à sept ans d'intervalle. Le premier en 2001 avait été réalisé par Ipsos, le second en 2006 par CSA. Dans un cas comme dans l'autre, avant la promulgation du Motu Proprio, qui n'a pu que contribuer à augmenter ces chiffres, en déclarant que la messe traditionnelle n'avait jamais été interdite, voici ce que nous obtenions. Les chiffres sont les mêmes, à quelques dizièmes près dans les deux sondages, qui se renforcent donc l'un l'autre. On constate que 15 % des personnes qui se disent catholiques ont déclaré qu'ils sont attachés ou très attachés à ce qu'on appelle aujourd'hui « la forme extraordinaire du rite romain ». Il me semble qu'un an après le Motu Proprio, on a pu passer, sans forcer les chiffres, de 15 à 20 %. Il y a un autre chiffre très important dans ce sondage : si l'on compte les personnes qui se déclarent hostiles, voire très hostiles à la forme traditionnelle du rite, on parvient tout juste à 5% des catholiques. Je crois que ce sont des chiffres qui doivent servir de toile de fond ou, si vous voulez parler comme Saint Ignace, de composition de lieu, lorsqu'on parle du Motu Proprio. Cette question n'est pas marginale, elle concerne en réalité le catholicisme français (parlons de ce que nous connaissons) dans son ensemble.
Monde & Vie : Est-ce que ce n'est pas dangereux, pardonnez-moi, je me fais l'avocat du diable, de s'en tenir à cette approche très distanciée du problème de la messe ? Peut-on donner raison aux sondages ?
Christian Marquant : Écoutez, dans le cadre de Paix Liturgique, on a tracté 520 fois entre 2002 et 2005 dans toutes les paroisses des Hauts-de-Seine, de Neuilly à Gennevilliers ou à Bagneux. Et nous avons fait le même constat auprès des catholiques pratiquants dans les églises du diocèse. Quelques souvenirs au hasard si vous voulez : à Sceaux, paroisse bourgeoise, nous faisions un tractage pour Paix Liturgique. Le curé me dit : - Je connais mes paroissiens, ils n'ont rien à voir avec ce que vous cherchez à obtenir (Ndlr. la liberté de la messe traditionnelle). Quant à moi, j'avais pris le temps de discuter avec les uns et les autres, tout en leur donnant le tract. Je lui ai dit : - Monsieur le Curé, votre bedeau, savez-vous que toute sa famille va à Saint-Nicolas-du-Chardonnet ? Regardez cette famille là à côté de vous, vous les connaissez, n'est-ce-pas. Eh bien ils ne vous l'ont jamais dit mais ils vont pour les fêtes dans la même église parisienne. Des histoires comme celle-là se sont reproduites chaque fois, d'une manière ou d'une autre, au cours de ces tractages. Je me souviens d'une messe en plein hiver à Gennevilliers. Tractage là encore. Autant vous dire que ce n'était pas la joie ! Peu de monde, et le froid qui nous transperce. Deux vieilles dames s'approchent de nous, l'air indigné. Il ne manquait plus que ça, me dis-je en moi-même. Et voilà qu'elles nous disent : - Vous demandez une messe traditionnelle dans le diocèse, mais pensez à nous, cette messe-là, il faudrait qu'elle soit dite dans toutes les églises du diocèse... et tous les dimanches ! Je pourrais faire un livre avec les anecdotes de ce genre, qui disent aussi bien qu'un sondage l'état d'esprit des catholiques de base. Même lorsque nous recevons un accueil musclé du curé et de son équipe (je pense à la Médaille-Miraculeuse de Malakoff où nous étions deux contre six), devant cette violence au moins verbale, les fidèles sont désapprobateurs et nous manifestent leur soutien.
Monde & Vie : Christian Marquant, vous vous montrez à la fois comme un homme de chiffres et comme un homme de terrain. Qu'est-ce que vous voulez en définitive ?
Christian Marquant : Je suis, j'ai toujours été un enthousiaste de l'Église, j'ai cherché à pratiquer le zèle apostolique, j'ai toujours été préoccupé de l'unité de l'Église, parce que ce n'est pas facultatif. Notre but, à Paix Liturgique, c'est de réfléchir et d'agir pour la réconciliation des catholiques. Le mouvement que nous initions apparaît à certains comme un mouvement de contestation. En réalité, nous voulons être un mouvement de réconciliation. Dialoguons ! Rencontrons-nous ! Cessons de parler par ouïe dire. En 1970, le premier numéro de Savoir et Servir, l'organe du MJCF, posait la question de l'apostolat des laïcs. Il me semble que Vatican II a donné aux laïcs le droit et le devoir de s'exprimer dans l'Église. C'est fort de ce Concile et de ce droit qu'aujourd'hui Paix Liturgique publie deux fois par semaine, une lettre d'information sur Internet pour dire où en est le Motu Proprio. Nous en sommes à 285 000 exemplaires et nous visons davantage. Je crois que personne ne pourra revenir sur le Motu Proprio. A partir de là, ceux qui lui sont hostiles n'ont que deux solutions : dialoguer ou tenter de maintenir la chape de plomb, c'est-à-dire les préjugés qui existaient encore avant 2007 un peu partout. Mais combien de temps cette chape de plomb tiendra-t-elle ? Aujourd'hui les information circulent, qu'on le veuille ou non. Internet est à cet égard un medium redoutable. Alors il faut bien que même ceux qui n'y sont pas prêts se préparent à entrer en dialogue. La première urgence aujourd'hui, c'est le dialogue entre catholiques.
Monde & Vie : Comment voyez-vous l'avenir ?
Christian Marquant : Pour l'instant, la situation est difficile parce que les évêques, qui sont les chefs du troupeau, ont toutes prêtes un certain nombre de réponses à des questions qui ne se posent plus. Et ils n'ont pas la réponse aux question qu'on leur pose. D'où le flottement. Mais les choses parlent d'eux-mêmes. Reprenons-les. Aujourd'hui, 50% des français se disent catholiques. S'il y a 15% de ces français qui sont sympathisants de la messe traditionnelle, cela fait 4,5 millions de traditionalistes. Sur ces 4,5 millions, disons – c'est la moyenne nationale -, qu'il y a 5% de pratiquants, cela fait 250 000 fidèles. Cela signifie concrètement 1 000 églises ouvertes au rite traditionnel en France dans les deux ou trois ans, je dirais une mes




