Notre lettre 528 publiée le 2 février 2016

DERNIÈRE MESSE À HANOÏ

Le capitaine Richard "Dick" Stratton est un ancien prisonnier de guerre américain au Vietnam. L'un de ces fameux POW (Prisoners of War) sujets de si nombreux films de cinéma. Dans le cadre d'une enquête que nous sommes en train de mener sur la messe traditionnelle au Vietnam, nous avons découvert son incroyable témoignage, recueilli par ses enfants et petits-enfants, sur sa dernière « messe catholique romaine » dans la cathédrale d'Hanoï alors qu'il était aux mains des communistes vietnamiens.

Comme la Providence nous a permis d'entrer en contact avec le capitaine Stratton et qu'il s'est révélé d'une extraordinaire gentillesse et disponibilité, nous reviendrons dans une prochaine lettre sur son édifiant itinéraire spirituel à la sortie de ses 2251 jours de détention dans les camps du Vietcong, en 1973. Pour l'heure, voici le récit de ce qu'il a longtemps pensé avoir été sa dernière messe, un soir de décembre 1967.



À gauche une vue de la prison de Plantation où se trouvait Dick Stratton en 1967 et, à droite, la cathédrale Saint-Joseph aujourd'hui et hier.


I – Ma dernière messe catholique romaine, témoignage du capitaine Stratton
(source : Tales of South East Asia, traduction Paix liturgique)

 
En 1962, le pape Jean XXIII convoqua le concile Vatican II pour traiter de questions importantes pour l'Église. J'étais à l'époque embarqué à bord du porte-avions USS Ranger et portais alors peu d'intérêt à ce qu'un pape italien pouvait entreprendre pour le bien de ses brebis. J'étais un combattant, un pilote de l'US Navy, un mari, un père et un fils. Bref, j'avais mon propre pain sur la planche.
 
Au fil des ans, je me rendais compte en remplissant mes obligations religieuses qu'il y avait de subtils changements au rituel romain que je connaissais. L'anglais s'insinuait dans la liturgie sans, du moins au début, en altérer le cœur.
 
Au moment de mon départ pour le Vietnam, à bord du porte-avions USS Ticonderoga, il n'y avait pas encore trop de changements substantiels. Quand nous n'étions pas sur le programme de vol, Mike, mon meilleur ami, et moi assistions à la messe tous les jours. Assis sur des chaises pliantes installées entre les deux chaînes d'ancre nous nous familiarisions avec les nouveautés liturgiques, confiants dans le fait que notre aumônier ne nous induirait pas en erreur.
 
Les circonstances décidèrent de notre destinée quand je fus abattu en janvier 1967 et que, quelques semaines plus tard, Mike s'envola lui aussi vers le martyre, pour ne jamais revenir. Mike s'était porté volontaire, prenant la place d'un bleu à la veille de son retour à la maison et, assez étrangement, je m'étais moi aussi porté volontaire pour remplacer Mike le jour où j'avais été abattu – il avait une réunion importante à bord ce matin-là. Ni lui ni moi n'avions assisté à la messe ces jours-là.
 
Les communistes nord-vietnamiens étaient un ramassis de misanthropes brutaux, inhumains et assoiffés de puissance. Les Américains qui tombaient dans leurs mains étaient torturés, battus, affamés, isolés, privés de soins et humiliés au-delà de toute imagination à moins que cela ne serve à leur propagande. Cela n'avait néanmoins rien de raciste : ils traitaient de la même façon leurs opposants, leurs dissidents et tous ceux qui s'opposaient à eux, quelle que soit leur appartenance ethnique.
 
Sous la pression des groupes pacifistes américains, les communistes décidèrent de s'offrir un peu de bonne propagande aux environs de Pâques 1967. Un soir de printemps ils m'habillèrent en « grand uniforme » de prisonnier (un pyjama rayé alors que nous étions d'ordinaire en short noir et t-shirt) et, à la pointe de la baïonnette, me conduisirent en salle d'interrogatoire. L'heure n'était pas surprenante car nous étions habitués à ce que les interrogatoires les plus sévères se fassent à la nuit tombée. Ils m'assirent sur un tabouret d'interrogatoire et me dirent que j'allais rencontrer un prêtre pour faire mes Pâques. À l'époque, il était encore d'usage que tout catholique se confesse et communie à Pâques, comme le demande l'Église. Les communistes avaient probablement dans l'idée de me faire confesser mes « crimes de guerre » pour m'accorder de recevoir la communion comme signe visible de mon repentir.
 
La salle d'interrogatoire était décorée pour Pâques comme seulement des athées peuvent le concevoir : avec Jeannot Lapin. Les gardes firent entrer un vieux Vietnamien vêtu en prêtre dans la salle.
 
« Ubi est domus tui? » lui demandai-je. Ce à quoi il répondit : « Hanoï ». Sur ce, mes gardes firent irruption pour lui intimer de se taire. Sa réponse instantanée à mon latin rudimentaire m'avait convaincu qu'il s'agissait vraiment d'un prêtre catholique.
 
Le prêtre, surpris par l'intrusion de mon interrogateur, fut ensuite carrément atterré à la vue de l'équipe de film qui le suivait. Par la langue des signes, il m'offrit la possibilité de recevoir la communion. J'acceptai l'invitation et tombai à genoux. Il déposa l'hostie sur mes lèvres. Les caméras tournaient. Ensuite, les lumières s'éteignirent. Le prêtre fut renvoyé. On me raccompagna à ma cellule. Au moins, j'avais reçu l'hostie sur les lèvres – pour la dernière fois de façon normale.
 
À cette période, la propagande des deux camps s'opposait à propos des mauvais traitements infligés par les communistes nord-vietnamiens à leurs prisonniers. L'accès aux prisons était refusé à la Croix-Rouge tandis qu'Amnesty International ne faisait même pas mine d'essayer. Le discours communiste interne et international voulait que les combattants américains fussent « les plus noirs des criminels », des « pirates de l'air », et ne bénéficient de ce fait d'aucune protection en vertu du droit international. Toutefois, le gouvernement de Hanoï commençait à comprendre que la guerre pouvait être gagnée en montant le peuple américain contre son gouvernement. Du coup, les communistes devaient élaborer une propagande acceptable pour les dissidents américains.
 
Noël 1967 leur fournit une opportunité.
 
Un jour de décembre, bien après la tombée de la nuit, on m'intima d'endosser le pyjama rayé qui me faisait office de grand uniforme. Rien de bon n'arrivait au creux de la nuit. À la pointe de la baïonnette, on me poussa cette fois vers une automitrailleuse. J'étais très nerveux. Lors d'un précédent voyage nocturne similaire, un autre soldat et moi avions été livrés aux hurlements de la foule déchaînée d'un stade de football, puis roués de coups dans le véhicule avant d'être reconduits à la prison de Plantation.
 
Cette fois, je fus débarqué, comme je le découvris plus tard, à la cathédrale de Hanoï. On me conduisit vers une porte latérale, sur l'arrière. Ils m'installèrent au milieu de la nef, côté Évangile, isolé des autres personnes présentes. On n'était pas plus d'une centaine dans l'église alors qu'elle pouvait, selon moi, contenir au moins 800 voire 1000 fidèles. D'autres prisonniers de guerre, dans leur uniforme rayé, étaient disséminés çà et là. Une dizaine tout au plus. Les caméras aussi étaient là.
 
Il s'agissait de toute évidence d'une église catholique romaine – une telle identification immédiate serait bien difficile de nos jours, sauf exception. Jésus, Marie et Joseph étaient à leurs places respectives. Le tabernacle était situé au centre, une très visible bougie rouge allumée indiquant clairement la présence du Saint-Sacrement. Il y avait un crucifix ; à sa place ; au centre, au-dessus de l'autel. Plusieurs statues de saints (Pierre, Paul, Thérèse, François-Xavier, etc.) étaient visibles et identifiables. Le sanctuaire respirait la tradition et un magistère de plus de 400 ans. J'étais dans un refuge spirituel : « Même quand je marcherai au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal. » (Psaume 23, 4)
 
Un garde me cria : « Va voir la grange ! » J'étais dans le vague jusqu'à ce que je comprenne qu'il voulait dire la crèche, installée près de la rampe de communion (ça existait encore !) Je n'avais aucune envie de contribuer au succès de leur propagande mais, comme j'étais de toute façon perdant, je décidai d'essayer d'en profiter. Voyant Jim, un des nôtres, s'approcher de la crèche, je me joignis à lui. Les Vietcongs voulaient nous tenir isolés mais ne pouvaient intervenir devant les caméras.
 
Nous nous agenouillâmes l'un à côté de l'autre et échangèrent des informations telles que nos lieux présumés de détention, l'identité de l'officier supérieur et celle des autres prisonniers que nous avions pu approcher ou reconnaître, ainsi que des considérations sur la date éventuelle de la fin de la guerre. C'est là que j'appris qu'un petit groupe de fortes têtes était à l'ombre des murs du Ministère de la Défense, qui se dressait face à la porte d'entrée notre prison. Jim m'informa de la résistance vaillante de ces quelques hommes.
 
La messe commença selon les rubriques du rituel romain antérieur au concile Vatican II et se poursuivit ainsi. Après la lecture de l'Évangile et un court sermon en vietnamien par le prêtre, Lapin [un surnom donné par les prisonniers à ce garde-chiourme en raison de sa physionomie, ndt], l'un de nos interrogateurs les plus malveillants, monta en chaire et nous livra en anglais son « sermon communiste de Noël ». L'essence du sermon était que l'Enfant-Jésus, né dans la pauvreté, donc bon communiste issu d'une famille de la classe ouvrière, a été persécuté par les capitalistes. Lui et sa famille ont été forcés de fuir Bethléem pour l'Égypte, pour éviter les impérialistes américains et les pirates de l'air yankees. C'était en effet un sermon des plus inspirés : il fit pleurer de rire un des nôtres.
 
La suite de la messe se déroula comme durant mon enfance, mes années de séminaires (six) et comme je l'avais connue jusqu'à Vatican II. C'était vivifiant, revigorant, rassurant, encourageant et inspirant. Je n'étais pas obligé de chanter, de serrer des mains, d'échanger mes germes avec mes voisins, de me trémousser, de danser, d'écouter des chansons pacifistes accompagnées à la guitare, de regarder des danses païennes sur l'autel, d'écouter le prêtre jouer de la flûte, de lever les bras à l'alléluia, de taper des pieds, d'applaudir ni d'écouter les dernières considérations personnelles, mais parfaitement politiquement correctes et non discriminatoires, des évêques sur l'actualité.
 
À la fin de la messe, nous dûmes rester à nos places jusqu'à ce que les gardes ne nous emmènent un par un, pour nous empêcher d'entrer en contact les uns avec les autres. Après l'épisode de la « grange », nous avions toutefois eu une autre occasion de communiquer, au moment de la communion. Les gardes me poussèrent vers une sortie latérale, sur la gauche. Un groupe de fidèles vietnamiens se trouvait devant la sortie principale. Une femme poussa vers moi un enfant d'à peine 10 ans qui me prit la main. Un garde le repoussa. Je sortis dans la nuit noire sans réaliser que c'était là ma dernière messe catholique traditionnelle. En décembre 1967.
 
Mars 1973. Parmi le personnel nous attendant aux Philippines lors de notre libération, il y avait toute une panoplie d'aumôniers de la religion de notre choix. Je ne me souviens pas du nom de l'aumônier catholique, si ce n'est qu'il était jésuite. Il jouait au bon vieux copain, se faisant appeler par son prénom et portant des vêtements sportifs. Je fis une confession générale, reçus la communion et fus laissé dans une grande confusion par l'absence de réponse spécifique à mes demandes répétées concernant l'évolution de l'Église catholique durant mon emprisonnement.
 
Rentré en Floride, il ne me fallut que six mois pour comprendre que l'Église catholique de ma jeunesse avait embrassé les circonvolutions du monde et n'était plus. Les liturgies de la Haute Église luthérienne ou épiscopalienne étaient plus traditionnelles que la plupart des divertissements à la mode que les églises catholiques des environs faisaient passer pour « le saint sacrifice de la messe ». Mon Église m'avait abandonné en mon absence. Ou bien elle avait été détournée.
 
Il me faut admettre que c'est donc à la pointe des baïonnettes que j'ai assisté à ma dernière messe catholique en la cathédrale Saint-Joseph d'Hanoï, République démocratique du Vietnam, un soir de décembre 1967.
 
Quels fruits amers ! J'imagine que cette réflexion fait de moi un traditionaliste...


La famille Stratton réunie en 1973.


II – Les réflexions de Paix liturgique
 
1) Dick Stratton est engagé dans la guerre du Vietnam en 1966. Il est capturé en 1967. Liturgiquement, il a donc connu, comme il y fait allusion, les modifications à répétition introduites dans la liturgie dès 1964, année de l'institution de la Commission pour l'Application de la Constitution sur la liturgie, notamment avec ce que l'on appelle les "rubriques de 1965" : introduction massive des langues vernaculaires et généralisation de la célébration face au peuple. Ce n'est pas encore, à strictement parler, la nouvelle messe (les nouvelles prières eucharistiques ne seront introduites qu'en 1968, et le nouveau missel promulgué qu'en 1969), mais le grand chambardement a déjà commencé. Pourtant, au grand étonnement du pilote américain, la messe à laquelle on le conduit dans la cathédrale de Hanoï « commença selon les rubriques du rituel romain antérieur au concile Vatican II et se poursuivit ainsi ». Les réformes de la commission Bugnini n'avaient pas atteint le Vietnam communiste…
 
2) Comme nous l'avons rappelé dans notre lettre 468, à l'occasion d'un entretien avec le cardinal Zen, en Chine aussi, le communisme a étrangement servi de conservateur liturgique. Depuis la victoire de Mao, l'Église était présente à la fois de façon officielle, via une association patriotique contrôlée par le pouvoir, et de façon clandestine, via une Église martyre fidèle à Rome. Or, le catholicisme reconnu par l'État, jusqu'à l'ouverture permise par Deng Xiaoping dans les années 80, a complètement ignoré le concile Vatican II et, partant, la liturgie moderne.
 
3) Cette expérience providentielle, vécue dans des conditions terribles, va marquer profondément le capitaine Stratton : « La suite de la messe se déroula comme durant mon enfance, mes années de séminaires (six) et comme je l'avais connue jusqu'à Vatican II. C'était vivifiant, revigorant, rassurant, encourageant et inspirant. » Le choc qu'il subit, lors de sa libération en 1973, au contact d'une réforme qui a entre-temps largement empiré n'en sera que plus traumatisant : c'était comme si « mon Église m'avait abandonné en mon absence ».
 
4) De manière plus dramatique, le prisonnier Richard Stratton a éprouvé le malaise ressenti dans ces années de tumulte par tant de catholiques qui, éloignés de l'Église pour une raison ou l'autre, ont découvert tout d'un coup – souvent à l'occasion d'un enterrement – la liturgie d'après-Vatican II. Julien Gracq résume très bien ce phénomène dans les années 70 : « Pour déceler la mue actuelle du catholicisme, Huysmans est une bonne pierre de touche. Ce à quoi il s'est converti, c'est tout ce que l’Église vient de larguer, et rien que ce que l’Église vient de larguer. On peut d'ailleurs penser que les conversions d'écrivains et d'artistes vont se faire très rares, mais le pape s'en moque, et mise pour l'avenir sur des races moins énervées. » (Julien Gracq, Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, II, p. 291)
 
5) « C'est donc à la pointe des baïonnettes que j'ai assisté à ma dernière messe catholique en la cathédrale Saint-Joseph d'Hanoï, République démocratique du Vietnam, un soir de décembre 1967 » raconte le capitaine Stratton. Cette scène saisissante nous en rappelle une autre, issue de L'Argent, le dernier film de Robert Bresson (qui, au soir de sa vie, assistait à la messe à l’église la plus proche de son domicile parisien... Saint-Nicolas-du-Chardonnet !) : un aumônier de prison y célèbre la messe en latin, toute la séquence étant rythmée par les paroles du canon romain. Images frappantes d'une liturgie traditionnelle condamnée alors à l'enfermement.
 
6) Pour qu'il n'y ait pas d’ambiguïté, et en dépit de ce que semble indiquer la conclusion abrupte de son récit, Dick Stratton n'abandonnera ni la foi ni la messe dominicale ni sa paroisse. Comme nous vous le rapporterons dans une prochaine lettre, il ne retrouvera la messe de son enfance que dans les années 2000.
 
7) 6 ans de geôle chez les Vietcongs d'une part. 40 ans d'interdiction arbitraire de l'autre. L'histoire du capitaine Stratton et celle de la messe traditionnelle nous enseignent une seule et même leçon spirituelle : l'espérance triomphera.
 
8) C'est en lisant un reportage de la revue italienne Tempi que nous avons eu l'idée d'enquêter sur la messe traditionnelle au Vietnam : dans un article sur le réveil des catholiques du pays, l'envoyée du magazine y évoquait une messe en latin en la cathédrale Saint-Joseph d'Hanoï, celle-là même où le capitaine Stratton entendit ce qu'il crut longtemps être sa dernière messe. Même si aucune communauté célébrant la forme extraordinaire n'y a encore d'apostolat régulier, nous savons que des prêtres la célèbrent et que des groupes de fidèles tentent de s'organiser pour en bénéficier. N'hésitez pas à nous faire part de vos souvenirs ou témoignages plus récents sur la célébration de la messe traditionnelle au Vietnam : nous en tiendrons compte dans notre enquête. Écrivez-nous via notre formulaire de contact.

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