Notre lettre 836 publiée le 24 novembre 2021

NATALIA SANMARTIN "LA COMMUNION DANS LA MAIN EST UN CHEVAL DE TROIE A L'INTERIEUR DE L'EGLISE"

Nous avons le grand plaisir de reproduire dans notre lettre l'entretien accordé par notre grande amie Natalia Sanmartin Fenollera au site espagnol InfoVaticana. Beaucoup se souviennent de l'intervention de Natalia lors de notre Rencontre Summorum Pontificum en 2019 que vous pouvez retrouver dans notre lettre 704. Prions que cette intervention aide à faire comprendre à nos pasteurs notre détermination à lutter contre des décisions lâches et injustes.



Traditionis Custodes et la messe traditionnelle, la communion dans la main, le mouvement traditionaliste… À l’occasion d'une nouvelle publication de son conte de Noël, qui connaît un énorme succès – il en est à sa quatrième édition en espagnol – la journaliste et écrivain Natalia Sanmartín Fenollera, dont InfoVaticana a souvent publié des articles, a répondu à nos questions sur des sujets de grande actualité ces derniers mois.


Certains trouvent, y compris des intellectuels catholiques, que le temps où nous vivons est le meilleur temps possible pour vivre. Qu’en pensez-vous ?

Ça dépend de l’interprétation donnée à la phrase. Nous vivons tous à l’époque où nous devons vivre, vu que tout notre être, ainsi que les circonstances du temps où nous sommes nés, font partie de la volonté de Dieu, de sorte qu’ainsi exprimée, je n’ai aucun problème avec cette idée. Mais si ce « meilleur » comprend les temps en eux-mêmes, l’idée que celle-ci est la meilleure des époques, alors, je ne suis pas d’accord. Il est très difficile de juger le moment dans lequel l’on vit, il n’y a jamais assez de recul, mais je trouve évident que nous nous trouvons plongés dans une époque de plus en plus sombre, hostile et brutale, même si elle se définit elle-même comme étant tolérante et civilisée ; une époque où tout l’ordre chrétien s’écroule à une vitesse énorme. Cette sorte de poison a pénétré aussi dans l’Église par un travail d’usure, de confusion et de sécularisation qui ne date pas d'aujourd’hui, mais qui s’accélère de plus en plus. Il s’agit d’une crise marquée par une caractéristique inquiétante, le fait qu’un bon nombre de gens ne la voient pas.


N’est-ce pas là une vision trop pessimiste voire désespérante ?

Je crois, oui, c’est une vision douloureuse, mais réaliste et qui n’a rien à voir avec le désespoir mais qui permet, en revanche, d’ouvrir les yeux et de voir où nous en sommes et ce que nous avons devant nous. Je trouve qu’il est fondamental de se faire à l’idée que nous vivons dans une culture qui non seulement a cessé d’être chrétienne, mais qui est à peine christianisable, puisqu’elle est non seulement indifférente à la foi, mais en plus elle lui est radicalement hostile. Cela n’exclut pas pour autant l’espérance, étant donné que rien de ce qui arrive dans le monde et dans l’Église n'est gratuit ; Dieu tient les rennes de l’histoire. Il nous appartient, comme ça a été toujours le cas pour les chrétiens, de préserver la foi qui nous a été transmise, de garder la foi des Apôtres, pas une nouvelle foi, mais la foi que l’Église a toujours gardée tout le long des siècles, et le faire pour notre salut et pour celui de ceux que viendront après nous.


Vous donnez une grande importance à la liturgie et vous nous avez parlé bien souvent de la messe traditionnelle, très présente dans ce conte de Noël. Quelle est la relation entre la foi et la liturgie et pourquoi est-ce si important ?

L’Église enseigne que ce qui est prié est ce qui est cru ; c’est pour cette raison que la liturgie, à travers les siècles, a exprimé la foi millénaire de l’Église, ce que celle-ci a toujours cru, et c’est pour cela qu’il est si important de la protéger et de la préserver. La liturgie nous a été donnée tout d’abord pour rendre culte à Dieu, mais elle est également pour nous une école de foi et de piété. Cela explique la force de conversion de la liturgie traditionnelle, et je peux en parler puisque j'en ai fait l'expérience, la manière dont elle exprime les grandes vérités chrétiennes. La messe traditionnelle est pour moi inséparable de ma foi, la découvrir m’a ramenée à la pratique religieuse et a mis de la lumière là où les cours de religion, la catéchèse et les rencontres scolaires avaient semé de la confusion. Sa révérence, son mystère, sa richesse et sa force enseignent bien plus clairement que le meilleur des catéchismes, les vérités éternelles telles que la présence réelle, la valeur sacrificielle de la messe ou la sacralité du culte rendu à Dieu.


Le motu proprio Traditionis Custodes du pape François a récemment limité la messe traditionnelle. Comment avez-vous accueilli cette décision ?

Avec stupeur, douleur et une énorme sensation d’impuissance. Comme la plupart de ceux qui aiment la liturgie traditionnelle, je suis née après la réforme liturgique et j’ai découvert l’ancienne messe presque par hasard, dans la mesure où un chrétien peut croire au hasard. J’ai mûri dans ma foi grâce à elle et aussi grâce aux efforts du pape Benoît XVI, qui a voulu la mettre à la portée de tous les fidèles comme le trésor de l’Église qu’elle est. Il a rappelé que ce que l’Église catholique a considéré comme sacré par le passé doit continuer de rester sacré. Voilà pourquoi, pour peu que l’on garde à l'esprit le principe de non contradiction et que l’on n’abdique pas de la raison, la première réaction face à ce qui est en train de se passer est pour le moins l’incrédulité.


Le motu proprio considère les fidèles comme des nostalgiques de temps passés, malgré la jeunesse d’une bonne partie des catholiques attachés à la messe traditionnelle et le nombre croissant des vocations. Peut-on être nostalgique d’une messe que l’on n’a pas connu ?

Bien évidemment, non. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que cette description ne correspond en rien à la réalité. J’ai des rapports très fort avec des monastères bénédictins, comme Clear Creek ou Le Barroux, où est célébrée la messe traditionnelle ; j’y ai rencontré beaucoup de personnes d’origines très variées, très différentes entre elles, de divers pays, qui fréquentent la messe traditionnelle, quelques-uns dans leurs paroisses, d’autres dans des monastères et d’autres encore dans des lieux où sont présents des fraternités et des instituts sacerdotaux traditionnels, comme c’est mon cas à Madrid, où se trouve l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre. Il y a une énorme quantité de familles et de jeunes, de générations de catholiques qui ont été baptisées et élevées dans l’ancienne liturgie, des écoles, des universités, des congrégations et des séminaires qui aiment et célèbrent cette messe, celle qui a sanctifié tellement de grands saints de l’Église. Et il y a aussi un nombre toujours croissant de séminaristes et de prêtres diocésains qui veulent la connaître et la célébrer. Heureusement la plupart des évêques sont au courant de cette réalité et ils appliquent le motu proprio de manière prudente dans leur diocèses. Mais il ne fait aucun doute que des temps difficiles approchent, qui exigeront de nous beaucoup de prière, beaucoup de foi et de forteresse.


Croyez-vous que Traditionis Custodis mettra fin à la messe traditionnelle ?

Je crois que Traditionis Custodes n’a pas pris en considération un élément important : les catholiques traditionnels n’appartiennent à aucun mouvement, ne font partie d’aucune organisation, il ne s’agit pas d’une réalité homogène, ce n’est pas une structure qui puisse être dissoute, on y trouve toute sorte de personnes, comme il est propre à l’Église. Mais la plupart d’entre elles ont quelque chose en commun : elles ont beaucoup sacrifié pour la messe, elles ont payé le prix fort pour un trésor qu’elles ont trouvé enfoui dans les champs, et sont habituées à l’effort. Mon expérience est qu’une fois que l’on connaît la messe traditionnelle, il n’est pas facile de revenir en arrière, on ne revient pas en arrière. Et finalement, les choses sont assez simples quand on y regarde avec du recul : malgré les dégâts et la tristesse générés par le motu proprio, malgré les difficultés qui viendront, nous, les chrétiens, nous naissons et nous mourons, les pontificats commencent et se terminent, mais la l’ancienne liturgie de l’Église demeure. Elle a survécu aux siècles et je ne doute pas qu’elle continuera à le faire.


Dans un entretien récent, vous avez manifesté votre opposition à la communion dans la main. Quelle en est la raison ?

Je crois que l’histoire de la communion dans la main est l’histoire d’un cheval de Troie. Je suis toujours frappée de voir que l’on parle autant des tensions vécues par le pape Paul VI suite à l’encyclique Humanæ Vitæ et si peu de celles provoquées par ce conflit et sur la manière dont il a essayé de le reconduire. Pendant son pontificat, il a réaffirmé la loi générale qui continue d’être celle de l’Église dans ce domaine, la communion sur la langue, et il a établi un indult, une exception, pour résoudre le problème de quelques régions où la communion dans la main avait été introduite en ouverte désobéissance à Rome, parmi lesquelles, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne. Cette décision l’a fait beaucoup souffrir, car il n’était pas favorable à cette mesure, tout comme la plupart des évêques qu’il a consultés avant de la prendre. Il craignait que cela n’affaiblisse la foi en la présence réelle du Christ dans le sacrement, une crainte qu’il a confirmé plus tard, et qui l’a conduit à limiter l’indult, quoiqu’il n’ait pas pu éviter la généralisation de cette pratique. Ce qui est terrible dans tout cela c’est que ce qui est né comme une réponse pastorale à une désobéissance est devenue une pratique généralisée et même imposée, comme nous l’avons vu lors de cette pandémie, où la piété et les sentiments religieux de tous les fidèles qui communions selon les prescriptions de la loi de l’Église ont été piétinés de manière intolérable.


Personnellement, qu’est-ce que cela suppose pour vous ?

Pour moi, c’est une question fondamentale d’adoration et de vénération envers Dieu. Si l’on croit, pas qu'intellectuellement mais aussi, pour ainsi dire, avec les entrailles, que le Christ est vraiment présent dans le sacrement, la seule attitude possible est de se prosterner à genoux devant lui et de le recevoir comme l’ont fait les grands saints, les martyres et l’immense majorité des chrétiens qui nous ont précédés.

Dans votre conte de Noël, une mère explique à son fils que la mort n’est pas la fin, mais « un réveil ». Dans un monde qui ne veut pas penser au mystère de la mort, quel est le sens d’essayer de l’expliquer à un enfant ?

C’est vrai que la mort est un mystère, mais il est tout aussi vrai que la révélation et la doctrine de l’Église éclairent cet énigme, il ne s’agit pas d’une réalité sur laquelle nous ne savons absolument rien. Je trouve que la mort doit trouver sa place dans l’éducation d’un enfant chrétien ; en effet, sans elle il est impossible d’expliquer ce qu’est l’homme, pourquoi il est comme il est et pourquoi il doit être racheté et sauvé. Comment expliquer la rédemption ou le péché originel sans parler de la mort ? Il est naturel de craindre la mort, mais je crois qu’on peut expliquer à un enfant, dans son langage et petit à petit, ce que nous savons sur elle et ce qui se passe après la mort. Sans cette explication, la vie humaine est un casse-tête dépourvu de sens.


Votre conte de Noël est un conte sacramentel comme vous l'avez expliqué à plusieurs reprises. Est-il possible de contempler le monde de manière sacramentelle ?

Dans un de ses écrits, Simone Weil affirme qu’il serait absurde que n’importe quelle église bâtie pas des mains humaines soit constellée de symboles et que l’univers n’en soit pas infiniment rempli. Il faut juste les lire. Je crois qu’il en est ainsi et que c'est la bonne manière de contempler la création, l’ordre que Dieu a imprimé au monde, le secret d’un monde que nous voyons de dos, dans cette image si belle de Chesterton. Le conte de Noël que j’ai écrit pour les bénédictins du Barroux raconte l’histoire d’un enfant qui demande avec insistance à Dieu, pendant trois ans, si Noël existe, si c’est réel, et la façon dont Dieu écoute et répond à cette voix.


Dans le conte, on prie, et on prie en latin. Pourquoi ?

Ma mère et ma grand-mère m’ont appris à prier les litanies du chapelet en latin, pas ses mystères, mais les litanies, et pour moi, c’est naturel de le faire ainsi ; pour moi, c’est bizarre de les prier en vernaculaire. En même temps, c’est le plus naturel dans le contexte du conte, puisqu’il s’agit de l’histoire d’un enfant qui grandit dans un environnement catholique traditionnel. Le latin demeure la langue de l’Église, c’est une langue d’une grande douceur et musicalité, dont le sens ne change pas et cela fait partie de sa beauté.

Dans votre conte, vous posez à nouveau l’idée de l’éloignement du monde, d’un monde dans lequel il est toujours plus difficile d’éduquer dans la foi chrétienne, mais dont peu nombreux sont ceux qui peuvent s’en séparer. Comment faire face à ce défi ?

Voilà une question difficile à répondre. L’Église a toujours enseigné qu’un chrétien doit garder une saine distance du monde, vivre dans le monde, mais ne pas lui appartenir. Cela me paraît bien évident aujourd’hui, alors que la sécularisation, l’erreur et la confusion ont brisé tous les barrages au dehors et à l’intérieur de l’Église. À présent, il ne suffit plus de choisir une école catholique ou d’envoyer ses enfants au catéchisme, parce ce que transmettent bon nombre d'écoles catholiques ne peut plus être considéré comme étant le catholicisme, et la même chose se passe dans beaucoup de paroisses. Je crois que ce sont les familles, et en particulier les mères lors des premières années, qui doivent prendre en charge cette fonction, ce sont elles qui doivent inculquer et transmettre la foi. Un enfant catholique devrait grandir dans un environnement de piété catholique, dans toute sa force, sa poésie et sa beauté, au sein d’une liturgie qui lui permette d’approcher le mystère et l’adoration.


Vous arrive-t-il de vous proposer d’évangéliser au moyen de la littérature ou cette idée est bien loin de votre pensée lorsque vous écrivez ?

Je ne me propose guère d’évangéliser quand j’écris, mais tout simplement de parler de choses qui me semblent bonnes, appréciables et vraies, qui sont importantes pour moi et que je pense qu’il est important de défendre, et qui son bien peu nombreuses. Le cardinal Newman raconte dans ses journaux qu’il n’a jamais écrit une ligne sans une raison, sans un motif qui à son avis ne justifiait de le faire. Je tiens à ce principe et j’essaye de le suivre.

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