Notre lettre 624 publiée le 19 décembre 2017

AMSTERDAM : LE BON LEVAIN DE LA TRADITION

Depuis septembre 2006, la messe traditionnelle est célébrée chaque dimanche en l’église Sainte-Agnès d’Amsterdam. Depuis janvier 2013, cet apostolat confié à la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP) a rang de paroisse personnelle pour les fidèles attachés à la forme extraordinaire du rite romain. Construite au début du XXe siècle, l’église Sainte-Agnès abrite aujourd’hui une communauté aussi accueillante que cosmopolite qui, sous la conduite de l’abbé Knudsen, lui offre une seconde vie après avoir été en voie d’abandon dans les années 90.



I – NOTRE REPORTAGE À SAINTE-AGNÈS

« Ici, l’Église est sous assistance respiratoire : en centre-ville, il n’y a plus que les étrangers pour aller à la messe », nous avait lancé un vieux catholique hollandais. Alors que ce trait nous avait semblé aussi péremptoire que désabusé, les premières images de Sainte-Agnès lui ont cependant tout de suite donné un air de vérité : un jeune couple antillais frappant à la porte du prieuré pour y discuter le baptême de son premier-né et une vieille dame probablement d’origine indonésienne allumant un cierge dans la pénombre de l’église. Certes, en ce samedi après-midi de novembre, il y a bien aussi un couple de retraités hollandais dans l’édifice, mais de toute évidence venu seulement pour visiter l’édifice, monument historique depuis 1996, et non pas pour prier.

La rencontre avec les prêtres de la paroisse, l’un Danois, l’autre Russe, confirme cette impression que le catholicisme hollandais – formidablement missionnaire jusqu’au milieu du XXe siècle – est aujourd’hui, à son tour, terrain de mission. « Dans tout le pays, en effet, appuie l’abbé Knudsen, l’Église lutte pour sa survie. » Curé de Sainte-Agnès, ordonné à Wigratzbad en 2006 et immédiatement affecté à l’apostolat naissant d’Amsterdam, l’abbé Knudsen est heureux d’avoir, depuis cette rentrée 2017, retrouvé un confrère pour l’appuyer. Depuis 6 ans, il était en effet seul pour exercer la cura animarum à Sainte-Agnès. C’est l’abbé Leontiev, ordonné comme lui en 2006, mais au séminaire nord-américain de la FSSP, qui l’a rejoint.

Outre les sacrements et le catéchisme, pour enfants et pour adultes, la paroisse abrite aussi deux chorales (l’une masculine, l’autre féminine, qui s'alternent d’un dimanche à l’autre), des conférences ponctuelles et, une fois par mois, une journée des familles qui rassemble maintenant une cinquantaine de personnes. Une bonne partie de l’énergie des prêtres est en outre mobilisée par la réfection et l’entretien de l’église et du prieuré qui, comme c’est souvent le cas avec les bâtiments confiés par les diocèses aux apostolats traditionnels, étaient en voie de délabrement quand la FSSP en a pris possession. Il faut dire que Sainte-Agnès figurait, dans les années 90, sur la liste des lieux de culte dont le diocèse de Haarlem-Amsterdam entendait se débarrasser. L’évêque de l’époque, Mgr Bomers, missionnaire lazariste, avait même signé le décret de désaffectation de l’église au culte...

C’était sans compter sans la résistance du conseil paroissial qui s’employa dans un premier temps auprès des autorités civiles pour faire classer l’édifice, puis fit appel à Rome et, enfin, invita, en présence d’une assistance nombreuse, Mgr Bomers à y fêter l’Assomption le 15 août 1998. Et, comme toujours, quand les hommes bataillent, la Providence s’en mêle...

Touché par la mobilisation des paroissiens, il semble que Mgr Bomers ait alors décidé de donner une seconde chance à Sainte-Agnès. C’est en tout cas, ce qu’il indiqua au responsable du conseil paroissial dans une lettre datée du 10 septembre 1998, l’invitant à se rapprocher du doyen du diocèse. Sauf que, le 12 septembre 1998, Mgr Bomers, qui n’était âgé que de 62 ans, fut brusquement rappelé à Dieu... sans avoir eu le temps d’informer le doyen de ses intentions concernant Sainte-Agnès ! Du coup, l’église ne ferma pas mais resta délaissée jusqu’à ce que Mgr Punt, le successeur de Mgr Bomers, ne décide de la confier à la FSSP en 2006.

Or, selon Jack Oostveen, infatigable animateur de l’association Ecclesia Dei, antenne néerlandaise d’Una Voce, l’intention de Mgr Bomers était en fait précisément la même : offrir Sainte-Agnès à la Fraternité Saint-Pierre ! C’est en tout cas ce qu’il a très bien expliqué dans un texte publié en juillet 2006, lors de l’annonce de la décision de Mgr Punt. Entre sa venue à Sainte-Agnès pour l’Assomption et son décès moins d’un mois plus tard, Mgr Bomers avait en effet confié à un prêtre de la FSSP, rencontré en marge d’une conférence à Bruxelles, son désir d’inviter la Fraternité à s’installer dans son diocèse. Il faut dire qu’en juin 1998, dans un geste fort courageux à l’époque pour un évêque diocésain en activité, Mgr Bomers s’était rendu à Wigratzbad pour y ordonner les nouveaux prêtres de la Fraternité. Pour Jack Oostveen, l’invitation faite à la FSSP en 2006 ne fut donc, en définitive, que l’accomplissement d’une des toutes dernières volontés de Mgr Bomers.

En pratique, ce n’est qu’en 2005, après l’élection du pape Benoît XVI, que Mgr Punt, évêque de Haarlem-Amsterdam, entreprit de discuter avec la FSSP son arrivée dans le diocèse. La condition était simple : trouver une paroisse prête à l’accueillir. Et c’est ainsi que, grâce aux bons offices de l’association Ecclesia Dei, la Fraternité Saint-Pierre entra en contact avec le conseil paroissial de Sainte-Agnès qui se révéla aussitôt favorable à son arrivée.

Le dimanche 17 septembre 2006, après des années d’attente, les derniers fidèles de Sainte-Agnès et les membres de l’association Ecclesia Dei virent donc leurs attentes parallèles enfin récompensées : celle de la reprise du culte dominical hebdomadaire pour les premiers et celle de la célébration de la messe traditionnelle dans le diocèse pour les seconds. Quant à Mgr Punt, il insufflait par cette décision un peu de vie dans une paroisse moribonde et anticipait la publication, largement annoncée par la rumeur, du motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI.

Si, au soir de la première messe, célébrée par l’abbé Berg, tout juste élu Supérieur général de la Fraternité Saint-Pierre, tout le monde s’avouait satisfait, le défi restait toutefois immense pour les deux jeunes prêtres affectés à Sainte-Agnès. En effet, le véritable noyau de fidèles sur lequel ils pouvaient s’appuyer était limité à la vingtaine de personnes qui, jusque-là, parcouraient les 60km qui séparent Amsterdam de Delft, dans le diocèse de Rotterdam, pour y suivre l’unique célébration dominicale hebdomadaire de la messe traditionnelle alors autorisée par les autorités ecclésiastiques du pays – rappelons que nous étions encore sous le régime Ecclesia Dei qui établissait les évêques comme seuls régents de la célébration du missel tridentin.

Onze ans plus tard, en cette fin 2017, et compte tenu du très difficile contexte hollandais, le défi est incontestablement relevé. En 2011, comme nous l’avions relaté dans notre lettre 278, il était déjà en bonne voie. Depuis cette date, l’érection de la paroisse personnelle, signifiée par un décret épiscopal daté du 10 janvier 2013, a grandement aidé au bon développement de la communauté. Bien que l’abbé Knudsen se soit retrouvé tout seul, le confrère qui l’assistait ayant été appelé à d’autres fonctions au sein de la FSSP, il a su profiter de l’aide de prêtres de passage. Ainsi, un prêtre hollandais issu de la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX), aujourd’hui moine chez les Fils du Très Saint Rédempteur sur l’îlot de Papa Stronsay (Écosse), a mis à profit son séjour à Sainte-Agnès pour rédiger une nouvelle traduction du catéchisme de saint Pie X en adaptant sa langue et certaines de ses images à l’époque actuelle. C’est ce catéchisme qui sert aujourd’hui à l’instruction des catéchumènes de la paroisse.

Depuis 2013, en outre, la paroisse peut compter sur la grande disponibilité de l’évêque auxiliaire, Mgr Hendricks, en particulier pour venir y conférer le sacrement de confirmation. Des visites qu’il relate volontiers sur son blog personnel comme il l’a encore fait à l’issue des confirmations de cette année, le 17 septembre 2017, qui concernaient six enfants et deux adultes.

Lors du café qui rassemble les fidèles à l’issue de la messe dominicale, nous avons fait la connaissance d’un de ces jeunes confirmés, un étudiant venu des noirs marécages du nihilisme militant. Attiré par la rigueur de la vérité catholique, c’est par la philosophie qu’il s’est approché de la foi. Peu édifié par le culte dominical tel qu’il le connaissait, il a découvert la forme extraordinaire et son histoire grâce à Internet : la cohérence de la forme et du fond, l’accord entre la lex orandi et la lex credendi, l’ont conduit tout naturellement à Sainte-Agnès. À sa façon, il incarne bien le caractère spécifique de cette communauté de Sainte-Agnès : celui de regrouper les rescapés de la course à la réussite, au matérialisme et à l’individualisme qui prévaut au royaume des princes d’Orange. Un ilot de catholicité dans un océan d’apostasie, en somme.



II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) Il faut toujours avoir en mémoire que le catholicisme hollandais revient de la pire des situations, mais qu’il est malheureusement resté au milieu du gué. Cette terre, où le catholicisme florissant, très riche en vocations missionnaires, était en passe de l’emporter sur le protestantisme, a été dévastée par le vent du Concile (publication, en 1966, du Nouveau catéchisme hollandais, qui escamotait la virginité de Marie, la présence réelle dans l’eucharistie, le péché originel ; influence dominante de la théologie d’apostasie du dominicain Schillebeeckx). L’Église de Hollande s’est alors sabordée conciliairement, comme l’a fait, à la même époque, l’Église du Canada. Puis, sous le pontificat de Jean-Paul II, grâce à des nominations d’évêques plus classiques, les abus les plus criants ont été enrayés, spécialement dans les séminaires, devenus plus attractifs pour un nouveau type de vocations. Mais cette tentative de « restauration », faute d’avoir voulu combattre le mal à la racine, n’a pas permis que le catholicisme néerlandais soit en mesure de présenter une résistance sérieuse à la sécularisation post-moderne. Il s’est avéré impuissant à remonter la pente. Sauf à la marge.

2) À la marge traditionnelle, notamment, comme le montre bien le parcours de l’étudiant rencontré lors du café d’après-messe. Ou celui d'une autre paroissienne, convertie du luthéranisme il y a six ans mais qui n'était pas satisfaite des nourritures spirituelles reçues et a rejoint Sainte-Agnès après avoir goûté à la forme ordinaire « grégorienne » – célébrée en quatre églises à Amsterdam. Une partie du succès de Sainte-Agnès réside probablement dans le fait que l'abbé Knudsen est très à l'écoute de ces âmes en quête de plénitude doctrinale et liturgique car il s'est lui-même laissé convertir au moment de ses études. Issu d’une famille luthérienne, c’est une interrogation sur les instruments du salut qui l’a conduit au catholicisme en lui faisant voir l’Église – catholique, apostolique et romaine – comme l’unique instrument à notre disposition pour notre salut. Ensuite, alors qu’il participait à l’aumônerie universitaire à Copenhague, c’est l’évêque du lieu, Mgr Kozon – qui guidera en octobre prochain le septième pèlerinage du peuple Summorum Pontificum à Rome – qui lui permit de découvrir la messe traditionnelle en invitant les étudiants à venir découvrir la messe tridentine que venait célébrer un prêtre de passage, l’abbé Bisig, premier Supérieur général de la FSSP !

3) Nous avions, dans notre lettre 278, dressé le portrait du catholicisme hollandais et jugé qu’en dépit de signes encourageants – l’ouverture, hélas aujourd’hui non confirmée, de certains séminaires à la forme extraordinaire –, la liturgie traditionnelle y était « au point mort ». Ce n’est plus le cas aujourd’hui. D’abord grâce à l’essor lent mais solide de Sainte-Agnès mais aussi à l’apparition de nouvelles célébrations dominicales hebdomadaires de la messe aussi bien dans le cadre de Summorum Pontificum que dans celui de la FSSPX. Il y a désormais quatre messes dominicales hebdomadaires Summorum Pontificum dans le pays et quatre pour la FSSPX. Soit huit messes dominicales hebdomadaires contre 4 (2+2) en 2011. Une présence de moins en moins marginale, surtout si l’on considère qu’il y a 25 ans la FSSPX, présente dans le pays depuis 1984, en était réduite à célébrer la messe sur une péniche ! Enfin, que ce soit à Amsterdam avec Sainte-Agnès ou à Utrecht, en l’église Saint-Willibrord tout récemment rendu au culte par la FSSPX, la liturgie traditionnelle est désormais célébrée dans des églises importantes, aussi bien par leur emplacement et leur histoire que leur capacité.

4) Pour revenir à Sainte-Agnès, l’abbé Knudsen n’a aucune hésitation sur les plus beaux fruits de cet apostolat : la trentaine de prêtres qui sont venus y apprendre à célébrer la forme extraordinaire et, surtout, les trois vocations qui y sont nées. Une jeune femme est partie aux États-Unis, où elle a rejoint les Bénédictines de Marie, Reine des Apôtres. Cette communauté, née dans le diocèse de Scranton lorsque la Fraternité Saint-Pierre y avait son séminaire nord-américain, est désormais installée dans le Missouri. Deux jeunes hommes ont pour leur part rejoint Wigratzbad : l’un à la rentrée 2016 – il a reçu la tonsure et pris la soutane cette année ; l’autre à la rentrée 2017. En ces derniers jours d’Avent, offrons-leur nos prières, afin qu’ils puissent aller au terme de leur vocation et devenir, demain, de nouveaux missionnaires hollandais, au service de la ré-évangélisation de leur pays natal.

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