Notre lettre 251 publiée le 8 octobre 2010

ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC MGR ATHANASIUS SCHNEIDER - SUITE ET FIN



Voici le troisième et dernier volet de l'entretien exclusif que Mgr Athanasius Schneider, évêque auxiliaire de Karaganda au Kazakhstan, a accordé à La Lettre de Paix Liturgique. Après avoir, dans un premier temps, abordé le thème de la communion puis, dans un second temps, exposé ses vues sur l'enrichissement mutuel des deux formes du rite romain, Mgr Schneider nous livre aujourd'hui son regard de chrétien d'Orient sur les questions de l'Offertoire traditionnel, de la formation des prêtres et de l'inculturation.


1) En septembre 2001, dans un message adressé à la plénière de la Congrégation pour le Culte Divin (*), Jean-Paul II avait indiqué que : “Dans le Missel Romain, dit de Saint Pie V, comme dans diverses liturgies orientales, on trouve de très belles prières avec lesquelles le prêtre exprime le plus profond sens d’humilité et de révérence face aux saints mystères: celles-ci révèlent la substance même de toute liturgie.” Pouvons-nous considérer que l'Offertoire tridentin est l'une de ces prières ? Ou devons-nous estimer, plutôt, que sa disparition est l'un des points positifs de la réforme liturgique, comme le soutiennent encore de nombreux “bugniniens” dont Mgr Raffin qui, dans une contribution au livre “Enquête sur L'Esprit de la Liturgie” paru chez L'Homme Nouveau en 2003, déclarait “je suis heureux de la disparition des prières d’'offertoire' dont je suis en mesure de démontrer le caractère hétéroclite” ?

Mgr Athanasius Schneider : Dans toute l'histoire de la liturgie romaine, mais aussi dans les liturgies orientales, l'Offertoire a toujours été lié à l'accomplissement du sacrifice du Golgotha. Il ne s'agissait pas de préparer la Cène mais bien le sacrifice eucharistique qui a pour fruit le banquet de la communion eucharistique. Ce qui est offert l'est pour le sacrifice de la Croix : c'est ce que l'on pourrait appeler “une anticipation symbolique”.
L'Offertoire fait écho à tous les sacrifices de l'Ancien Testament, depuis les grands offertoires de Melchisedech et d'Abel. C'est une progression continue jusqu'au sacrifice du Golgotha. Cette vision biblique justifie à elle seule pleinement l'Offertoire traditionnel sans parler des rites orientaux qui sont encore plus solennels dans leur façon d'anticiper le Mystère de la Croix.
De la même façon que pour saint Augustin “le Nouveau Testament était caché dans l'Ancien Testament”, nous pourrions dire que la Consécration est cachée dans l'Offertoire.
L'Offertoire traditionnel me semble donc tout sauf hétéroclite. Je dirais au contraire qu'il est un pur produit de la logique biblique appliquée à l'histoire de la Rédemption.


2) Pour une meilleure pratique de la liturgie, ne pensez-vous pas qu'il est temps de revoir la formation dans les séminaires ? En pensant à la France, nous pourrions citer notamment l'enseignement du latin qui, bien que demeurant la langue sacrée de l'Église, n'est quasiment plus pratiqué, et aussi l'approche de la célébration de la liturgie ordinaire, souvent laissée à l'inspiration personnelle... sans même parler de la possibilité de découvrir la liturgie traditionnelle, quasiment jamais offerte aux séminaristes. Sans vous demander de juger de ce qui se fait en France, pouvez-vous nous dire, Excellence, comment cela se passe au sein du séminaire de Karaganda, seul séminaire catholique d'Asie centrale ?

Mgr Athanasius Schneider : En fait, la situation de l'enseignement du latin dans les séminaires est préoccupante partout dans le monde, et pas seulement en France ! C'est un état de fait qui va non seulement contre la volonté de l'Église et du Saint Père mais aussi contre celle du concile Vatican II. La Constitution “Sacrosanctum Concilium”, sur la sainte liturgie, stipulait en termes clairs que “L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins.” Dans son exhortation apostolique Sacramentum Caritatis de février 2007, Benoît XVI demandait “que les futurs prêtres, dès le temps du séminaire, soient préparés à comprendre et à célébrer la Messe en latin, ainsi qu'à utiliser des textes latins et à utiliser le chant grégorien ; on ne négligera pas la possibilité d'éduquer les fidèles eux-mêmes à la connaissance des prières les plus communes en latin, ainsi qu'au chant en grégorien de certaines parties de la liturgie”.
Les prêtres doivent maîtriser l'usage de la langue latine. Je pense que la Sainte Messe (selon la forme ordinaire) devrait être célébrée et enseignée en latin dans tous les séminaires et périodiquement aussi la forme extraordinaire. Cela profiterait considérablement à la dignité même de la liturgie.
À Karaganda, nous avons une quinzaine de séminaristes (pour une population de 150 000 catholiques dans le pays) et nous essayons de faire en sorte que l'enseignement du latin soit un élément important du cycle d'études.


3) Dans les pays où le catholicisme n'est qu'une religion minoritaire, voire carrément marginale, comme c'est le cas au Kazakhstan (2% de la population), l'emploi de la langue commune et de la liturgie moderne est souvent présenté comme un atout pour “l'incarnation de l'Évangile dans les cultures autochtones, et en même temps l'introduction de ces cultures dans la vie de l'Église”, selon la définition de l'inculturation donnée par Jean-Paul II dans l'encyclique Slavorum Apostoli (VI, 21). Au regard de votre expérience, Excellence, pouvez-vous nous dire si la liturgie romaine en latin et en grégorien – et peu importe qu'il s'agisse alors de la forme ordinaire ou extraordinaire – représente ou non un obstacle à l'inculturation du catholicisme en Asie ?

Mgr Athanasius Schneider : Vous devez avoir à l'esprit que le contexte de l'Asie centrale est très différent de celui que vous connaissez en Europe. Impossible de ne pas souligner l'héritage laissé par 70 ans de régime soviétique ni le poids que la présence musulmane exerce sur la société. De même qu'est toujours présent l'élément slave orthodoxe et que subsiste la dimension byzantine. Culturellement, nous sommes donc bien loin du monde latin.
Même si nous sommes de rite romain, célébrer à présent la liturgie totalement en langue latine, dans ce contexte particulier, serait difficile à réaliser. En revanche, on pourrait imaginer l'usage d'une langue slave comme langue liturgique et introduire ensuite, progressivement, le latin pour quelques parties de la liturgie.
Il y a deux précédents historiques à cela :
- au IXème siècle, dans la continuité du travail réalisé par les saints Cyrille et Méthode, l'Église autorisa l'usage de la langue slave en Dalmatie, en Bohême et en Moravie, disposition qui résista jusqu'au concile Vatican II en ce qui concerne la Dalmatie, l'actuelle Croatie,
- en 1949, Pie XII publia un indult concédant aux prêtres de la Chine de célébrer la messe en chinois, exception faite du Canon qui devait demeurer en latin.
Ces deux précédents historiques concernant le rite romain sont connus au Kazakhstan (le pays a une frontière commune avec la Chine) et pourraient servir de source d'inspiration à une initiative du Saint Siège en faveur de l'usage de la langue russe pour la forme extraordinaire du rite romain.


(*) http://www.unavox.it/doc67.htm

Nota Bene : Monseigneur Schneider sera présent au pèlerinage à Lisieux organisé par L'Institut du Christ-Roi samedi 16 octobre.
Pour tous renseignements : 01 39 16 64 05 (région parisienne) ou 02 99 31 74 92 (Région Ouest) ou 06 19 60 39 04 (Région Nord) ou france@icrsp.org

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